Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Vouvray, lieux-dits : La Connay

 

Le nom de l'ancienne grange de "La Connay" perdure de nos jours avec le refuge du C.A.F. de "La Conay" (section de Bourg-en-Bresse en 1960), qui se trouve désormais sur la commune de Valserhône (ancienne commune de Vouvray), dans le Retord, près du Crêt de Beauregard, à une altitude de 1195 mètres.

Le dernier cerf

Cette grange isolée de nos basses montagnes a probablement, comme beaucoup d'autres, connu une occupation très ancienne, mais nous n'en avons retrouvé la trace que depuis 1788. Cette année là, le dernier grand cerf du pays fut tué vers le Creux de la Maye, puis transporté sur un char à La Connay, dans le contexte houleux de savoir qui aurait l'honneur d'avoir tué ce dernier cerf, qui des bourgeois présents (Ravinet, Crochet, Caire) ou ou curé Girel de Châtillon, tous invités par Antoine Lacroix ... Deux siècles plus tard, une publication nous révèlera les faits tels qu'ils avaient été transmis par la mémoire orale et par des écrits privés. Ainsi que les deux autres granges voisines, celle de La Connay appartenait alors audit Antoine Lacroix (Antoine-Marie Lacroix, propriétaire terrien) dont son fermier Pillard lui avait signalé la présence du cerf. Ce jour-là, malgré la dispute, Joseph Crochet, maître d'hôtel de Châtillon, offrit néanmoins "l'apéritif", avec quelques vieilles bouteilles de Montagneux dénichées dans sa cave. Le différent alla jusqu'à des menaces de procès, mais finalement elles disparurent après un autre très bon repas, cette fois au Lion d'Or, ancienne possession Passerat, où le superbe dix cors, naturalisé, trôna dès lors et pour longtemps dans la salle de restaurant... [Visages de l'Ain, n° 90 (1967), p. 36].

Les Autrichiens, une menace pour les femmes en l'hiver 1813/1814...

La Campagne de France, qui se déroule de fin décembre 1813 à avril 1814, est la dernière phase de la guerre menée par la Sixième Coalition (regroupant une quinzaine de pays, dont l'Empire d'Autriche) contre l'Empire français, guerre pendant laquelle Napoléon Ier tente vainement d'arrêter l'avancée en France des troupes de la coalition, et de conserver son trône. Châtillon-en-Michaille, situé sur la route de Lyon à Genève, doit donc gérer les passages des troupes autrichiennes et françaises, satisfaire aux sévères réquisitions, prévoir des maisons et des granges pour loger les officiers et les troupes, les nourrir et leur donner à boire sans réserve... Dans ce contexte, par précaution, pour ceux qui le peuvent, les femmes et les vieux parents sont mis en sécurité dans des granges de montagnes. C'est ce que fait François Sylvestre Lacroix, greffier de paix, qui s'est marié le 21 juillet 1813, avec Catherine Crochet, laquelle est déjà enceinte (de Théodore, qui naîtra le 4 mai 1814). En plein hiver, il décide donc de placer ses parents et sa jeune épouse à la Connay, grange d'Antoine Lacroix, son père, distante de près de 5 kilomètres à vol d'oiseau de Châtillon. Là-bas, on manque de tout, de chandelles et de vin, mais le courrier y est cependant délivré tous les jours ! C'est ainsi que nous apprenons les préoccupations de ces reclus, et aussi des informations locales inédites complétant l'histoire de cette guerre.

 

La Connay La Connay La Connay

Mme Lacroix (Catherine Crochet), "casernée...", "emprisonnée...", "bien emprisonnée cette fois..." à La Connay

Le 3 janvier 1814 a lieu l'escarmouche, en la rue Astier à Châtillon, où une douzaine de hussards autrichiens ou cosaques sont tués par le peloton de gendarmes de Trévoux (ce qui justifiera que par la suite cette rue soit dite pour un temps la rue des Cosaques) [Visages de l'Ain, n° 90, p. 14]. La correspondance adressée par François Sylvestre Lacroix à son épouse à La Connay, commence le lendemain et couvre 13 jours, du 4 au 17 janvier 1814. Les adresses portent alors les mentions de "casernée...", "emprisonnée...", "bien emprisonnée cette fois..." Cette épouse trouvera ensuite refuge au Pré Jantet puis à Monnetier (Champfromier). Nous ne retiendrons ici que les préoccupations et faits de vie (ravitaillement, etc.), sans donner ici de références à la guerre : "Je t'envoie de l'encre et du papier et la jérusalem (jéroboam ?) délivrée, avec ton petit chandelier" (4 janvier) ; "(cette lettre) pour te recommander de ne pas aller à Cuverry, à moins que tu n'y ailles en traîneau, parce que tu peux t'échauffer en marchant dans la neige, et il en pourrait résulter une maladie" (5 janvier) ; "Ne venez pas à moins que vous ayez des chevaux car il est tombé de la neige cette nuit" (réponse datée du même jour) ; "Mon père et ma mère sont au Cul de la May (...) Ton papa et la maman (qui sont, eux, à Montanges, ainsi que le maire de Châtillon et sa femme) se portent bien (...) ; Je t'envoie un pain et des chandelles" (7 janvier) ; "Je fais faire (une fournée de pain) au four aujourd'hui en cas de besoin. Je vous envoie tout ce que tu me demandes" (8 janvier) ; "J'aurais bien envie de vous envoyer une demi-mâconnaise de vin, mais je ne sais comment l'envoyer (à) Ochiaz. Le chemin n'est pas fait, nous n'avons presque ni bœufs ni chevaux à Châtillon. (Monsieur) Sabot m'a dit qu'il (y) avait trop de neige pour la monter. Enfin l'on verra par la suite" (9 janvier) ; "Ta maman est à Châtillon, se porte bien et ne craint rien ; beaucoup de femmes sont revenues à leur poste. Je serais bien aise que ma sœur descendit. Elle ne risque rien, je l'attends demain. J'ai vu hier Caire (son beau-frère, François Marie Caire), qui est venu me demander tous les attirails [sic] de berceau. Je n'ai pas su où les prendre, demande à ma mère où elle les a mis ; tu me l'écriras. Je crois qu'il reviendra demain pour les prendre. J'ai envoyé la demi-mâconnaise de vin (à) Ochiaz. Je vous envoie ce que tu demandes. La Caire (Josephte Lacroix, sa sœur, mariée en 1813) n'a pas encore accouché, elle se porte bien" (12 janvier) ; "Ma sœur peut descendre sans crainte, toutes les demoiselles exilées sont revenues et je commence à m'apercevoir qu'un ménage de garçon ne m'accommode pas. Et s'il arrive des ennemis, qu'il faille les loger, il faudra bien quelqu'un pour faire leur soupe, et autres choses, ce que je ne crois pas. Ta mama est à la maison, se porte bien ainsi que ton papa et ta sœur qui sont à Champfromier" (13 janvier) ; "Ton papa, qui est revenu hier soir, se fâcha lorsqu'on lui dit que peut-être vous descendiez ; il a été bien aise, ainsi que ta mama que tu sois restée et tous deux m'ont dit de t'écrire de ne pas venir encore" (14 janvier) ; "(ayant dû nourrir et coucher 5 chefs autrichiens), j'ai couché cette nuit avec Monsieur Ravinet qui m'a dit, en trois fois, de ne pas te faire descendre, qu'il fallait prendre patience encore quelques jours. Je t'ai promis d'aller te trouver mercredi, je suis bien décidé à tenir ma parole, et il faudrait qu'il y a eu des causes bien majeures pour m'en empêcher" (17 janvier) [Arch. privées Lacroix, Lettres 1-10].

Historique de La Connay

L'état des sections de Vouvray (vue 24/117) en 1832 donne encore pour propriétaire de la maison A770 à La Connay, François-Sylvestre, dit Lacroix François (surchargeant la veuve d'Antoine Marie), sa mère, et de toutes les autres parcelles de ce même lieu-dit (A767 à 771, feuille A4 des plans napoléoniens de Vouvray), sauf une appartenant à Jean-François Ravinet (pré A768). François François-Sylvestre Lacroix mourant décembre en 1876, à l'âge de 90 ans, la maison passe à deux de ses deux fils cadets, à savoir Jean-Antoine Lacroix, juge de paix, et Marc Lacroix, percepteur, indivis à Givors, puis en 1882 à un Godard Pierre Claude négociant à Beaujeu. La vente de La Connay par les Lacroix avait permis de faire face à deux mauvaises affaires conclues avec François Juillard, époux de Laure Crochet [Arch. privées]. En 1911, le domaine passe à des frères Thevenin de St-Germain-de-Joux (La Voûte) [Registre des Prop., t. 2, f° 615 (vue 276/336) ; NB f° 84 (vue 60/110)]. On sait qu'il est ensuite acquis par Henry Famy (père de Jean, le gérant des carrières), qui la vend au CAF.

C'est vers 1931 que le petit bâtiment annexe à la vieille grange (qui aurait échappé aux flammes) est devenu un refuge du CAF. Initialement appelé « Refuge de Beauregard », il a repris son nom originel. Estampillé refuge « Jean Morgon », du nom de l'industriel bressan, fondateur des Acieries MORGON. Avant de diriger l'usine d'outils éponyme à Bourg, il fut directeur des carrières d'Hauteville.

La Connay 1935

 

En 1935, les bâtiments de la grange primitive existaient encore. Sur la photo ci-dessus, c'est la petite remise qui fut transformée ensuite en refuge du CAF. De l'emplacement de la ferme originelle, il reste encore quelques pierres. Le panorama est magnifique, le Jura au nord-est puis, plein-est, les Alpes suisses et le Mont Blanc ! Après-guerre deux petites filles avec leurs parents ont passé deux étés dans le refuge.

Le refuge a été totalement rénové dans le courant de l'année 2020 pour devenir un local équipé de tous les perfectionnements modernes.

La connay La Connay
La Connay, avant (Le Progrès) et après la rénovation (décembre 2020)

 

 

Sources : Archives privées Lacroix (lettres de 1814) ; Photos : Web CAF, Regis Tabouret (Le Progrès).

Publication : Ghislain Lancel. Remerciements : D. Plockyn.

Première publication le 21 mai 2025. Dernière mise à jour de cette page, idem.

 

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