Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

La religion aux temps de la Révolution, à Lélex

 

Aux temps de la Révolution, Lélex était une jeune paroisse, s'étant seulement détachée de celle de Chézery à la toute fin du XVIsiècle, et se trouvant d'ailleurs encore confrontée au refus de payer sa part dans la construction du nouveau presbytère de Chézery. L'abbé Laubépin a dactylographié une page concernant Lélex aux temps de la Révolution, page tirée des notes de l'abbé Delaigue (dont les originaux n'ont pas été retrouvés). On y ressent, là comme à Chézery, une profonde coupure dans la population, entre ceux voulant préserver la tradition, avec des messes en des lieux cachés, et ceux du nouveau régime qui s'y opposent ouvertement. En voici la copie intégrale :

LELEX PENDANT LA REVOLUTION

« A la Révolution de 1789, le curé Borsat [lire : Jean-Marie Bornet, CI-2532 de Champfromier] qui était desservant refusa le serment et se retira à Champfromier sa patrie, d'où il venait de temps en temps pour soigner sa paroisse. Dans ce temps d'horreur, 8 ou 10 individus désolèrent la paroisse par leur exaltation, 8 ou 10 de Lélex et une vingtaine de la section de Gex. L'église fut profanée, la cloche vendue et les ornements pillés ; on cite un individu, vivant encore aujourd'hui qui, dit-on, se fit des gilets avec des chasubles. Cependant, jamais il ne s'établit à Lélex de prêtre intrus, et si l'on vit 8 ou 10 révolutionnaires enragés, il y eut aussi un certain nombre de catholiques qui ne se laissèrent point intimider, et les prêtres fidèles ne leur manquèrent pas. On disait la messe tantôt au Creu, tantôt au Bal, au Naret, au Pré Moine, à l'Appetit et La Sernaz, dans la combe de Lélex chez Guillaume Blanc.

Parmi les fidèles qui, dans ces temps de persécution, se firent remarquer par leur foi, on doit signaler surtout Jean-François DURAFOUR, dit DOUCHE, père de Jean-Joseph aujourd'hui président de la Fabrique. Propriétaire au Creu, il tenait encore le Bal en amodiation, il fabriquait des ornements de ses propres mains ; il faisait le catéchisme aux enfants ; souvent, il faisait la prière des offices le dimanche dans une de ses maisons, et les fidèles y assistaient en troupe. Il savait toujours où prendre un prêtre dans le cas de besoin.

Un jour, il était allé en chercher un à Champfromier : il l'amena pendant la nuit en passant par les Closettes. Ils étaient encore loin lorsque le prêtre, harassé de fatigue, s'assit et demanda à manger disant qu'il n'en pouvait plus. Minuit était sonnée ; le brave Durafour avait une pomme dans sa poche mais, au lieu de le dire au prêtre, il lui offrit de le porter sur ses épaules puisqu'il ne pouvait plus marcher. Le prêtre accepta, mais hélas, à peine eut-on fait une demi-heure de chemin que le porteur fut obligé de se reposer et que le prêtre, prenant la fringale, renouvela sa demande. Alors, le père Durafour lui offrit sa pomme en lui disant : "Ce qui me fait de la peine, ce n'est pas la fatigue que j'ai à vous porter, mais c'est, qu'arrivés à la maison, nous ne pourrons pas avoir la messe".

Une autre fois, comme on savait assez bien que, chez lui, les prêtres disaient la messe assez souvent, les meneurs se mirent en tête de faire une perquisition dans sa maison. Averti d'avance, le père Durafour cacha dans la paille de son lit tous les objets servant au Saint Sacrifice : ornements, livres, calice, etc., et fit coucher sa femme en lui disant de faire la malade. La maison fut fouillée dans tous ses coins et recoins, mais on n'osa pas toucher au lit où l'on voyait et où l'on entendait plaindre la prétendue malade, et tout fut sauvé. L'un de la bande, voyant leurs recherches inutiles, voulut faire de l'intimidation, et tira son fusil aux oreilles de Durafour, sans cependant viser. Le père Durafour ne se laissa pas aller à la peur. Quand l'ordre fut rétabli dans la société, le tireur de fusil qui avait été à son aise se trouva dans la misère : il allait mendier à la porte de Durafour qui lui fit toujours l'aumône sans lui adresser le moindre reproche.

La vie du père Durafour mériterait d'être écrite pour l'édification des fidèles. Une nuit, il revenait au Bal avec un prêtre. Ils étaient à Manant (torrent qui, du haut des Closettes, vient tomber sous Balme) quand le prêtre entend bruire le torrent et désire de l'eau. Le père Durafour descend par les ravins, remplit ses souliers d'eau et apporte à boire à son compagnon.

Quelqu'un devait 300 francs au père Durafour ; n'espérant rien de son créancier, le père Durafour, à son lit de mort, déclara à ses enfants que, s'ils recevaient cette somme, sa volonté était qu'elle fût employée à donner une mission à la paroisse. Les héritiers furent fidèles à cet ordre, et la mission eut lieu en 1847.
Quand il ne pouvait trouver d'autre moment, on l'a vu faire la lecture spirituelle tout en portant les fagots de ses fenaisons. (Extrait des notes du curé Delaigue) ».

« Extrait du livre de Cattin, p. 271. La partie méridionale de Lélex était très empressée à se réunir dimanches et fêtes pour les prières de la messe et des vêpres ; ce que la partie septentrionale ne voyait qu'avec fureur : elle menaçait de se rendre dans les assemblées pour les dissiper et maltraiter celui qui les présidait. Un jour qu'on s'était mis en mouvement et qu'on était prêt à exécuter cette solution, Jean Durafour en fut averti, et on lui proposa de faire résistance : "Non, répondit-il, laissez-les faire ; il vaudra mieux qu'on dise qu'on nous a battus que si on disait que nous avons battu" (1795-96). »

 

Publication : Ghislain Lancel. Remerciements : Mme Annie Tournier (Transcription par l'abbé Laubépin, provenant des notes de l'abbé Delaigue).

Première publication le 24 novembre 2020. Dernière mise à jour de cette page, idem.

 

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