Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Projet de scierie Genolin à Evuaz (1854-56)

 

Dès 1833, l'Etat des sections de Champfromier mentionnait déjà la présence de trois scieries Tournier et Mermet à la Combe d'Evuaz sur la Semine (l'une au vrai lieu-dit du Saut à l'Ane, celui de la cascade la plus au nord des deux voisines, et les deux autres scieries au niveau de la future école Flamier et plus au nord). Mais en 1854, c'est encore une autre scierie qui est envisagée, au niveau de la cascade sud de la Semine... (improprement dite de nos jours cascade du Saut à l'Ane sur les cartes IGN).

Scerie Genolin
Plan de la scierie projetée au bas de la seconde cascade sur la Semine,
comportant la limite communale avec Belleydoux en rouge.

En 1854 Martin Genolin [CI-4681 (Jean-Martin Genolin-Pochy)] est propriétaire au lieu-dit Sous le Moutelay [Parcelle A 149 des plans napoléoniens], au sud de la Combe d'Evuaz [non loin de l'actuelle Combe Bandit, là où la Semine rentre dans le territoire de Belledoux, non loin du sommet d'un angle rentrant de la limite communale]. Il projette de construire une scierie tout en bois dans un endroit impossible, au bas de la seconde cascade de la Semine (de nos jours dite du Saut à l'Ane). Pour son usine, l'eau serait récupérée du sommet des 7 mètres de la cascade par un chenal en bois tombant sur une petite roue servant de moteur. Les bois à débiter seraient lancés dans des couloirs naturels, depuis le sommet du ravin jusqu’à la scierie et, une fois débités, ils seraient remontés à dos d’homme par un sentier creusé en escalier dans le roc. Sa demande est adressée au Préfet le 1er novembre 1854.

Le lieu où le Sr Genolin veut établir sa scierie apparait comme situé au point le plus inabordable de ce ravin, à tel point que l'ingénieur chargé de donner son avis au Préfet, rapporte qu'il lui fut impossible, lors de sa visite des lieux, de s’en approcher à moins de 300 mètres ! Il va de soi que, ne gênant personne, l'autorisation va lui être donnée, sauf que, d'après la réglementation du code forestier de l'époque, l'usine ne se trouverait pas à la distance voulue de la forêt communale de Belleydoux...

L'ingénieur donnera néanmoins un avis favorable, puisque "cette proximité ne présente cependant aucun danger pour la conservation de la forêt communale car entre la scie projetée et la forêt, il existe des rochers à pic et des gorges ne permettant pas de transporter une bille de bois, même à dos". Le préfet donne donc son autorisation le 12 janvier 1856.

Mais cette scierie n'a pas laissé de souvenir à la Combe d'Evuaz... Le projet fut donc probablement laissé sans suite... Les propriétaires des scieries voisines, ou la commune de Belleydoux, avaient-elles dissuadé le Sr Genolin de poursuivre son projet ? On ne sait...

Pièces justificatives

Lettre adressée au Préfet par Martin Genolin (1er novembre 1854)

Scierie Genolin

 

"(...) Jean-Martin Genolin, propriétaire cultivateur demeurant à Evuaz, commune de Champfromier, a l’honneur d’exposer avec respect : il est propriétaire à la Combe d'Evuaz, commune de Champfromier, de la moitié d’un domaine dit Le Pré Pilloux, et en particulier d’un canton coté A au plan ci-joint, le tout peuplé de bois sapin et hêtre. Ces bois placés dans des rochers et des gorges étroites et sans issues, n’ont aucune valeur, les arbres périssent sur place ; pour les utiliser autant que possible, l’exposant, Monsieur le Préfet, a conçu le projet de construire sur sa propriété, au lieu dit Sous le Moutelay, une scierie à bois sur le ruisseau de la Semine, qui n’est ni navigable ni flottable. Pour utiliser les eaux, il n’est pas besoin d’un barrage, l’usine seroit placée sous une cascade de 7 mètres d’élévation. Mais, Monsieur le Préfet, elle ne se trouverait pas à la distance voulue par le code forestier, de la forêt communale de Belleydoux. Cette proximité ne présente cependant aucun danger pour la conservation de la forêt communale car entre la scie projetée et la forêt, il existe des rochers à pic et des gorges infranchissables qui ne permettant pas de transporter une bille de bois, même à dos.

En conséquence, l’exposant recourt à ce qu’il vous plaise, Monsieur le Préfet, l'autoriser à construire une scierie à bois à une seule lame, au lieu-dit Sous le Moutelay, au bas de la Combe d’Evuaz, commune de Champfromier, cette construction ne devant être qu’en bois, et sera justice. " [Signé : Martin Genolin].

La demande, transmise par la voie hiérarchique, avait été certifiée le lendemain par le maire : "Vu par nous, Maire de la commune de Champfromier, pour légalisation de la signature ci-dessus de Sr Genolin et vous attestant que les faits exposés sont exacts" [Signé : Ducret]. [Source : Original signé avec plan joint en 7S 189 ; copie presque conforme, et sans plan en 7S 856]. Le maire de Belleydoux (Perrin) donne aussi son accord le 2 novembre 1854 [7S 189].

 

Procès-verbal de reconnaissance (peu avant le 18 novembre 1854)

"Nous Pigeon (Pascal Joseph), garde général des forêts du cantonnement de Châtillon de Michaille soussigné, vu (...) expose ce qui suit (...) De l'emplacement de la scierie, on compte les distances suivantes, à savoir, pour arriver à la forêt de Belleydoux peuplée en hêtres environ 60 mètres, pour arriver à celle de Giron peuplée en sapins 400 mètres, pour arriver aux maisons les plus rapprochées 250 mètres, aux communaux 2 km, aux scieries 5 et 600 mètres [il y en aurait donc eu deux voisines de la première cascade !]. Le pétitionnaire n'est pas connu pour être délinquant, il a subi un jugement pour pâturage mais ce délit doit être attribué à la négligence de ses domestiques. Il possède, pour une valeur de 6 à 7000 francs. La position est telle qu'il est impossible de sortir les arbres autrement qu'à dos d'homme. Il serait difficile d'y conduire des délits, mais la même cause rendra la surveillance très pénible pour les employés, ce qui peut faire craindre que leurs visites n'y aient lieu que rarement. Vu qu'il résulte de l'exposé ci-dessus que le pétitionnaire ne peut sortir ses arbres [des parcelles de ses forêts] pour les conduire aux scieries existantes, nous sommes d'avis d'autoriser la construction, à condition (...) [7S 189].

 

Enquête publique (décembre 1854-Janvier 1855)

L'enquête publique est ouverte durant 20 jours, du 15 décembre 1854 au 5 janvier 1855. Bien après la clôture, le 30 janvier 1855, le maire mentionne que : "Il n'a été présenté aucune observation" [7S 189].

 

Rapport de l'ingénieur ( 27 septembre 1855)

Rapport de l’ingénieur ordinaire Lombard, en date du 27 septembre 1855). Après avis favorable des agents forestiers et une enquête de 20 jours dans la commune, la visite des lieux est effectuée le 22 août 1855 :

« La rivière de la Semine, sur la commune de Champfromier, coule au fond d’un ravin très profond et tellement inaccessible que jusqu’à ce jour les forêts qui le couvrent n’ont jamais pu être exploitées et que les bois pourrissent sur pied. Le lieu où le Sr Genolin veut établir sa scierie est situé au point le plus inabordable de ce ravin, il nous a été impossible lors de notre visite des lieux, de l’approcher à plus [moins] de 300 mètres. La Semine en cet endroit forme une chute brusque de 7 mètres environ ; c’est cette circonstance qui a conduit le Sr Genolin à l’idée de construire une scierie qui pourrait débiter une partie des bois environnants et restés jusqu’à ce jour sans exploitation.

Voici du reste son projet : il placerait, sans retenir les eaux, un conduit en bois [chenal] au sommet de la chute dont nous venons de parler, ce conduit amènerait les eaux sur le moteur composé d’une petite roue à choc [sic] placée dans l’espace compris entre le sommet et le pied de la chute. Les bois à débiter seraient lancés dans des couloirs naturels, depuis le sommet du ravin jusqu’à la scierie ; une fois débités ils seraient remontés à dos d’homme par un sentier creusé en escalier dans le roc et rachetant une hauteur de plus de 100 mètres ».

En conclusion, l'ingénieur donne un avis favorable [7S 189 et 856].

 

Arrêté du Préfet, donnant son accord (12 janvier 1856)

Extrait des registres des arrêtés de la préfecture du département de l’Ain, Bourg, le 12 janvier 1856 :

« ... vu la pétition en date du 1er novembre 1854, par laquelle le Sr Genolin (Jean Martin) ... demande l’autorisation d’établir à distance prohibée des forêts une scierie (...), vu le plan des lieux (...), vu le procès-verbal (...), considérant qu’il résulte de l’instruction que l’établissement projeté par le Sr Genolin ne peut exercer aucune influence ni sur le cours d’eau ni sur les propriétés riveraines supérieures et qu’il n’y a dès lors aucune prescription à imposer en ce qui concerne le régime des eaux, qu’il convient seulement de définir des conditions pour sauvegarder les intérêts du régime forestier, arrêtons, art. 1er : L’autorisation demandée par le Sr Genolin lui est accordée aux conditions suivantes : 1° Il s’engagera préalablement par un acte notarié (...) à démolir sa construction sur une sommation extrajudiciaire qui lui serait faite en vertu d’une décision ministérielle statuant que sa construction est devenue préjudiciable au sol forestier... »

 

 

Publication et crédit photographique : Ghislain Lancel. Source documentaire : Les pièces sont curieusement archivées en deux dossiers de cotes AD01, 7S 189 et 7S 856.

Première publication le 20 novembre 2013. Dernière mise à jour de cette page, idem.

 

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