| Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL |
Quelle n'est pas la surprise, de nos jours, de lire que l'un des témoins d'une quittance passée le 2 juin 1704, est un salpêtrier ! Voyons la mention : "Fait à Champfromier, dans la maison où habite Estienne Bornet hôte, en présence d’Antoine Goy-Martin dudit lieu, et de Joseph Badillion, selpêtrier du Valfey au Comté de Bourgogne, travaillant audit Champfromier" [3E3893b, f° 120v].
Naturellement ce ne fut jamais le métier d'aucun habitant de Champfromier que d'être salpêtrier. Quoique... de nos jours encore, et nous sommes bien placés pour en témoigner à la Chandelette, le salpêtre continue de suinter années après années dans l'écurie (ancienne dénomination de l'étable à vache, sans bestiaux depuis 1949...). Et de nous expliquer que les vapeurs de l'urine des bovins avaient attaqué les corbeaux et autre pierres calcaires des murs et même du sol en béton ! Et si ce n'est un métier, c'est néanmoins une corvée que de passer un aspirateur avale-tout au moins deux fois par an !

Revenons à notre Badillion de Valfay au Comté de Bourgogne. Le lieu n'a pas été formellement identifié. Faut-il lire Valfin, et alors est-ce l'un des deux Valfin du Jura (donc ex-Comté de Bourgogne), celui rattaché à Saint-Claude ou celui près d'Arinthod. Les Badillion ne sont pas non plus très connus. Doit-on lire Bandillon, dont est connu un gros foyer à Pont-de-Roide (entre Montbéliard et Pontarlier, donc bien en Comté) ?
Le salpêtre ("sal petrae", "sel de la pierre", selon les alchimiste, nitrate de potassium, selon les chimistes), est connu depuis longtemps pour ses propriétés explosives et on s'en servait pour faire de la poudre. Comme on ne savait pas le fabriquer, on le récoltait à partir des murs humides des maisons et des grottes. Le salpêtrier était chargé de ce travail. Comme c'était un produit stratégique, l'Etat avait créé, dès l'Ancien Régime des offices de salpêtrier avec monopole de la récolte et des magasins pour la recevoir : c'est le début du Service des Poudres. La Révolution et l'Empire eurent le plus grand besoin de salpêtre pour les armées levées en masse : on établit alors des salpêtriers dans chaque district avec mission de gratter les murs pourris. Puis les chimistes, notamment Monge et Berthollet tentèrent la fabrication artificielle [Jean-Marie Plouin].
Notre région de jadis, la Bourgogne, témoigne de l'existence de ces salpêtriers, et plus précisément signale les vexations que subissent les populations qui ne peuvent s'opposer à leur visite des maisons et caves. En 1696, Ferrand, intendant de Bourgogne, écrivait : "Les salpêtriers causent bien du désordre par la liberté qu'ils ont d'entrer et de travailler dans toutes les maisons où ils croient trouver du salpêtre : ils en exemptent ceux qui leur donnent de l'argent et dégradent considérablement les maisons dans lesquelles ils font des recherches" [Marion, Dictionnaire des institutions de la France, 17e et 18e siècle, Picard, 1989 (Rubrique : Poudre et salpêtre)].
Joseph Badillion semble être parti comme il était venu, son travail fait à Champfromier ! Le hasard des lectures des actes anciens permet de citer quelques rares autres individus de même métier : un Jean Barba, salpêtrier à Nantua au XVIe, un Duboys, originaire du sud de la France, à Maillat/Condamine, fin XVIe/début XVIIe [Infos Bertrant Guyot] ; un beau-père d'une fille Delaville salpêtrier à Saint-Claude [Jean-Marie Plouin, Fonds Delaville].
Publication : Ghislain Lancel. Remerciements : Jean-Marie Plouin, Bertand Guyot. Crédit photographique : Ghislain Lancel (18 juin 2015).
Première publication le 8 juillet 2015. Dernière mise à jour de cette page, idem.