Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Graniteur (Saint-Jean-de-Gonville, Ain)

 

Il y a environ 35.000 ans, suite à un réchauffement climatique, fondaient à jamais les glaciers qui recouvraient alors nos villages actuels de l'Ain et de la Savoie, à proximité des dernières élévations de la montagne du Jura. Sur le versant est du Jura, finissait le glacier des Alpes. Selon l'expression, "à dos de glacier", des blocs de granit ou de gneiss parcouraient ainsi une centaine de kilomètres depuis les massifs du Mont-Blanc et du Valais, avant de se déposer en douceur, lorsque toute la glace fut fondue, sur notre sol actuel. Ces blocs sont connus sous le nom de "blocs erratiques".

Beaucoup de ces blocs erratiques sont encore visibles. Ainsi à Saint-Jean-de-Gonville, en plein milieu de la forêt, un sentier balisé commençant au Chemin du Gachet conduit à l'imposante "Pierre du Neyret" (de l'ordre d'une dizaine de mètres de longueur).

Mais d'autres blocs ont disparu, exploités au XIXsiècle par des tailleurs de pierre, les graniteurs. Dans le hameau de Charly d'Andilly (Haute-Savoie), Pierre Cusin a réalisé (durant le confinement du Corona virus où l'on ne pouvait s'éloigner de chez soi à plus d'un kilomètre...), un superbe parcours, le sentier des graniteurs du Mont Sion (voir les PDF et reportages photos, Activité n° 15 de 2022). On observe dans le hameau des maisons dont des encadrements de fenêtres témoignent de constructions et de restaurations à diverses époques, en molasse (le calcaire local) ou en granit. Le parcours permet de repérer dans la forêt de très nombreux blocs erratiques de granit, et, encore plus significatifs, de vastes trous où la pierre a disparue, exploitée aux siècles derniers !

Parfois, l'on a même une connaissance directe de la technique de débitage de ces blocs. Des encoches étaient creusées suivant une ligne droite de débitage et l'on y plaçait ensuite des coins à enfoncer pour que la pierre se fende. On trouve de ces encoches à Andilly, mais c'est à Saint-Jean-de-Gonville, aux deux Pierres du Paray (non loin de celle du Neyret), que nous allons nous arrêter.

Pierre de graniteur
Parallèlement au-dessous de la grande cassure naturelle, on distingue très bien l'alignement des petites encoches

Il est évident que l'alignement des encoches était destiné à provoquer la fente de cette pierre de granit, d'une manière contrôlée, parallèlement à la longue faille naturelle bien visible. Pourquoi cette étape ultérieure n'a-t-elle pas été réalisée ? Les archives notariales, recensements et autres documents attestent que cette activité ne date pas de la préhistoire, mais du XIXsiècle et qu'elle ne se prolongea pas après le début des années 1900. Même si de nombreux tailleurs étaient d'origine italienne, la cessation (brutale) de cette activité pourrait être liée à la mobilisation générale des hommes au début de la Première guerre mondiale.

Notons que cette pierre est généralement ignorée par les promeneurs, qui se ruent immédiatement sur sa voisine, celle aux cupules ! En réalité, s'il y a bien une bonne vingtaine de cupules, il est intriguant d'observer qu'elles se trouvent de part et d'autre d'une croix, typiquement chrétienne, représentative de celle du Christ. Précisons qu'il se trouve même une seconde croix, et des formes (dont l'une losangée). Ne pourrions-nous alors penser qu'un rapprochement pourrait être fait entre ces deux pierres du Paray. Ces marques ne pourraient-elles pas être celles des ouvriers tailleurs de pierre de cette forêt, qui ont laissé leur marque à côté de celle de leur patron, en guise de contrat de travail, traçant une cupule à la manière des illettrés faisant une croix sur un papier ? Les innombrables cupules connues dans ces pays ne seraient alors pas toutes d'époque préhistorique...

En tous cas les graniteurs ont bien œuvré en ces lieux. Cataloguons les pierres erratiques entaillées en granit qui nous environnent, les linteaux des vieilles bâtisses et aussi les meules abandonnées en granit (dont une à Champfromier).

 

Publication : Ghislain Lancel. Remerciements : Monique Charvet (visite à Saint-Jean-de-Gonville) ; Pierre Cusin (guide bénévole du sentier des graniteurs du Mont Sion à Charly d'Andilly). Photo : Ghislain Lancel (3 juillet 2022).

 

Première publication le 21 décembre 2022. Dernière mise à jour de cette page, idem.

 

<< Retour : Accueil Métiers