Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Menthières écartelée entre 1601 et 1760

 

Menthières est de nos jours une petite station de ski s'étendant à l'extrémité sud des Monts du Jura, avec un village dont les maisons ou granges éparses se situent dans une altitude d'environ 1100/1200 mètres, et des points culminants vers 1600 mètres. Ce territoire est partagé du nord au sud entre Chézery et Lancrans (jadis Lancrans, Ballon), et, dans une moindre mesure à l'est avec Farges. Sous l'Ancien Régime la vie était rude en ces lieux, mais y vivaient cependant des communautés dont l'activité principale était l'élevage, d'abord celui de moutons (pour la laine), puis de vaches (pour produire du fromage). Ces hauteurs inhospitalières, enneigées une bonne partie de l'année, étaient aussi convoitées par les souverains voisins, très remuants, et les seigneurs locaux, lesquels y voyaient un poste d'observation militaire et un espace où ils pouvaient prélever quelques fromages auprès des habitants. Depuis le traité de Lyon en 1601, la terre de Menthières était écartelée entre la France, nouvelle souveraine, et la Savoie (gardant une partie de son territoire, soi-disant en raison du fameux couloir du Chemin des Espagnols), mais avec une délimitation floue, et des revendications plus ou moins avouées par la France sur ces terres délaissées, dès la signature du traité. Ce découpage perdura jusqu'au traité de Turin, en 1760, lequel intégra finalement toutes ces terres à la France.

Ce hameau d'altitude, très spécifique et éloigné de plus de 5 km du bourg de Chézery, eut longtemps un comportement de village à part entière. Ainsi, au moins en 1723 [AD01, C 717], le rôle des tailles de ce hameau fut rédigé séparément de celui de Chézery, par François Pointet dit Pellasse, syndic du lieu. On y relève 39 imposés, dont certains lourdement, comme pour les hoirs (héritiers) d'Henry Blanc, premier de liste, qui pourtant n'est qualifié que journalier, avec plus de 23 livres, rien que pour la taille ordinaire, ou les hoirs de Jean Jacquinod-Cary, de même pour plus de 20 livres.

Un article de journal (conservé sans mention de son titre ni de date), signé A.B. (sans doute Arthur Blanc, ancien maire de Chézery), tentait de résumer la situation. En 1601, Menthières à la part de Savoie, est réduite aux fermes du sud et à de grands pâturages situés au sommet de la montagne. Vers 1730, ces pâturages sont cadastrés sur la mappe sarde de Lancrans*. En 1775 (après le traité de Lyon), les habitants de Lancrans considèrent que ces terres sont devenues leurs communaux et en demandent une redevance. Mais le 14 juin 1777 ceux de Menthières font opposition, assurant qu'ils tiennent ces terres par un droit d'arpage des seigneurs de Ballon, de La Pierre et de Farges. Le 11 juillet 1777 la Chambre de Dijon rend un arrêt en faveur des opposants, disant qu'ils en ont une possession et jouissance longue de plusieurs siècles, que justifie la redevance qu'ils payaient au seigneur du Marquisat de Ballon, et la présence de vestiges de maisons, combien même ces terres seraient comprises dans les communaux de Lancrans. La Révolution n'apaise pas le différend. En 1809 la rive gauche de la Valserine passe au nouveau département du Léman mais, le 28 juillet 1809, le Tribunal de première instance de Genève se déclare incompétent. Finalement c'est la Cour Impériale de Lyon qui est appelée pour trancher le différend. Par un arrêt du 29 décembre 1811, elle inverse les décisions précédentes et déclare que, vu le cadastre, "les habitants de Lancrans sont propriétaires exclusifs des pâturages sur la montagne du Jura appelés En Sorgiaz, Chaz de Léaz, Saragonod et Varambon, de la contenance de 698 journaux (205 ha)". Quarante-sept ans après les démarches de 1775, les cultivateurs de Menthières avait définitivement perdu leurs grands pâturages, et en plus ils devaient payer les frais du procès. A cet effet, une ordonnance royale du 30 janvier 1822, autorisait "la commune de Menthières, section de Chézery, département de l'Ain (...)" à s'imposer extraordinairement à proportion de leurs impôts sur 5 ans, au centime le franc (soit à 1%), pour payer les 1275 francs de frais du procès.

* On voit bien sur la mappe de Chézery, vers Menthières, une zone en forme de carré déformé délimitée par un trait continu qui lui donne un caractère spécial. Mais ce n'est pas le secteur revendiqué ici. Celui-ci en est à l'extérieur, plus au sud, ainsi qu'en témoignent les lieux-dits cités (Varambon, etc.) Rappelons par ailleurs la carte de Lancrans manque... Dans la tabelle de Lancrans (qui existe partiellement, étant amputée de 45% de ses pages), nous n'avons pas trouvé les communaux de la communauté de Lancrans. Si par contre l'abbaye de Chézery possède effectivement des parcelles à Menthières (folio 84), elles semblent alors attachées à sa Grange de la Côte, à Lancrans [AD74, 1Cd 1005].

 

Enclave de Menthières
Extrait de la carte de Durieu (enclave savoyarde de Menthières délimitée en rouge), en 1753 [Vincennes, J10 C791]

 

Faute de disposer de la mappe sarde de Lancrans des années 1730 (perdue), la carte levée par Durieu en 1753 nous permet de visualiser l'enclave savoyarde de Menthières, s'étendant de chaque côté du ruisseau du Vaucheny, depuis sa source, avec les principaux lieux-dits : l'Abergement, Beau-Château, La Chaz montagne, Chez Mermin, la Combe de la Sandrenna (source de la Vaucheny), la Cretaz, la Croix a Bonjean, les Croix et Fontaine du Rafour, Crosal, Maison Neuve, Rocher de la Serra et Vellu. La Montagne de Varambon (avec ses pâturages revendiqués par ceux de Menthières), est visible en bas à droite de la carte, hors de cette enclave.

Durant des décennies, quelques habitants de Menthières vont aussi revendiquer la possession d'un autre territoire, cette fois situé à l'intérieur de l'enclave (en bas à droite de la carte ci-dessus). Mais ils en seront également déboutés, par le tribunal de Gex en sa séance du 1er août 1848 [AC de Chézery, D1, f° 76v]. Dès lors ces communaux appartiendront à Chézery. Ils couvrent plus de la moitié de la planche D3 de l'atlas de 1848.

 

Source : SHD, Vincennes J10 C791 (cliché G. Lancel) ; journal (non identifié, Coll. Michel Blanc).

Publication : Ghislain Lancel.

Première publication le 7 décembre 2022. Dernière mise à jour de cette page, idem.

 

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