Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Enfin un clocher pour l'église paroissiale de Chézery (1810)

 

L'église paroissiale de Chézery fut construite en 1645, mais sans clocher, et sans cloches. Le seigneur du lieu, l'abbé de l'abbaye de Chézery tenait à garder pour sa propre église, abbatiale, ce symbole de domination. On se souvient que dans l'ouvrage sur l'Abbaye de Chézery (p. 287), l'auteur relate comment les derniers religieux présents prennent peur le 30 juillet 1789 qu'une poignée de Chézerands ne portent atteinte à leur monastère, et même à leur vie. Le lendemain ils accordaient tout ce que les paroissiens réclamaient et espéraient depuis des siècles : « les sieurs religieux construiront, en tête de l'église de la communauté, et cela dans un an à la date des présentes, un clocher dont le carré surpassera la hauteur de l'église de 10 pieds (3,30 m) et la flèche de 30 pieds (10 mètres) ; lesdits sieurs religieux placeront encore, aussi à leurs frais, les cloches audit clocher » [p. 95 (d'après 3E17482, f° 246)]. Par ailleurs l'auteur a redécouvert que la grosse cloche de l'ancienne abbaye se trouve désormais dans le clocher de l'église paroissiale le 14 avril 2018 (p. 271).

Pour ceux qui doutent de la construction tardive de ce clocher, il restait à en trouver la trace dans les archives. Mais celles de la paroisse manquent pour cette période, et celles des registres municipaux sont perdues pour les années 1807 à 1831. C'est donc de manière indirecte que nous avons retrouvé l'année de la construction de ce premier clocher, en bois, vers 1810, et non dans l'année qui suivit la Révolution, les moines, éliminés, n'ayant évidemment pu tenir leur promesse.

Devis de construction du clocher

Curieusement le devis de construction du clocher, auquel devaient se référer les entrepreneurs enchérisseurs, est conservé, mais sans le plan joint, sans date, et sans dimensions :

Devis du clocher de Chézery.

Article 1er. Ledit ouvrage sera établi sur le devant et milieu de l'église dudit Chézery, tel que l'indique le plan [qui manque].

2. La charpente sera taillée, assemblée proprement à tenons mortaisés, et posée perpendiculairement, selon la règle de l'art.

3. La flèche sera lattée en planches fortement clouées, et couverte à tavaillons sur cinq [?].

4. L'extérieur des huit colonnes [poutres verticales formant le beffroi] sera habillé en planche, du bas en haut.

5. Les huit fenêtres seront formées en forme d'abat-jour, avec des planches de 8 pouces de large, sur un pouce [2,8 cm] d'épaisseur, à 3 pouces de distance les unes des autres.

6. L'extérieur des colonnes et de la corniche seront peints à l'huile, gris-blanc, à deux couches, et les abat-jours en vert.

7. Les arêtiers [jonctions anguleuses de la toiture] seront couverts en fer blanc, la feuille tournée en longueur ; il sera placé des cheneaux en fer blanc au bas des colonnes, pour porter l'eau sur le grand couvert.

8. La boule sera aussi en fer blanc, d'un pied huit pouces de diamètre [56 cm] ; le sommet de la flèche sera couvert en fer blanc, de deux pieds de haut en bas, qui reprendra les quatre arêtiers (...)

11. Le transport et le posage de la cloche sera à la responsabilité de l'entrepreneur, et la corde sera fournie par la commune.

12. Tous les clous, crosses (gros clous), fer blanc et couleur seront à la charge de l'entrepreneur.

13. Tous les bois seront rendus sur place, bruts, par la commune ; de même que l'huile nécessaire pour la peinture.

14. (Il est) entendu aussi que les cloches [sic] joueront, et que le béfroi sera construit à pouvoir exister et recevoir la fatigue desdites cloches (...)

17. Il sera construit une demi-roue par l'entrepreneur, servant à faire jouer la cloche, dument assujettie et armée.

18. Lesdits ouvrages seront faits et parfaits d'ici au premier mai prochain, bien et dument à dire d'experts ; il sera remis à l'entrepreneur la moitié du prix de l'adjudication en commençant l'ouvrage. Ledit adjudicataire sera responsable de la cloche, tant pour la descendre [la grosse cloche de l'église abbatiale, où elle serait encore suspendue] que pour son placement au clocher, et fournira caution solvable.

19. Les tavaillons nécessaires pour la construction dudit clocher sont à la charge de la commune.

 

Le clocher de bois en ruine en 1844

C'est par une délibération municipale du 2 novembre 1844 (acte n° 88), que l'on prend connaissance de la première datation du clocher, encore imprécise : construit depuis plusieurs années en bois, le clocher menace de tomber en ruine ; il est d'une nécessité absolue de le réparer ou d'aviser du moyen d'en construire un en pierre, afin de prévenir un grand danger qui pourrait survenir par suite de la chute des cloches qui enfoncerait la voute de l'église. La fabrique n'ayant aucun excédent, et la commune ayant épuisé sa caisse à l'entretien du presbytère et à la route de Grande communication n° 16, il faudrait que les agents forestiers délivrent un rôle d'affouage de 800 pieds de sapins dans la montagne de La Chaz de La Rivière, pour que soient délivrés 4 pieds de bois sapin à chaque famille faisant feu, avec le prix de la valeur porté au rôle, et versé à la Caisse municipale pour être employé au projet.

Par deux brouillons de lettres, on sait que Jean-Joseph Grosfilley, maire de Chézery, avait pris ce projet à cœur et n'avait pas hésité à faire intervenir ses relations personnelles. Louis Gaspard Amédée Girod de l'Ain, président du Conseil d'État, était un ancien ministre de l'Instruction publique et des Cultes, né à Gex. Les lettres qu'il lui adresse sont sans équivoque. Le prétexte de la première est le mariage de sa fille. Dans la seconde, il lui fait la promesse de suffrages à son intention, sans manquer de le solliciter pour qu'il use de son influence auprès du Gouvernement afin qu'il alloue une somme de 3 à 4000 francs pour la construction d'un clocher à leur église, et aussi d'un pont en pierre sur la Valserine. Mais ce sera un vainc espoir.

L'année suivante, le 9 mai 1845 (acte n° 102), sans surprise, la coupe de bois n'a pas été accordée, et le maire en renouvelle la demande. Cette fois l'année de construction du clocher peut se dater à l'année 1810 environ. En effet, le renouvellement des demandes de coupes de bois, et aussi de 800 pieds de sapins pour le clocher, précise qu'il est construit en bois depuis environ 35 ans, et qu'il tombe en caducit. Pour les travaux, il faudrait aussi 10.000 pieds de fayards à Sous-Roche, pour la construction du pont en maçonnerie qui sépare Forens de Chézery. Notons que ces refus de coupe par les agents forestiers, pour cause de bois trop jeunes, retarde aussi la possibilité de construire une maison d'école pour les garçons, une autre pour les filles, et de même pour une maison commune (mairie). En cas de nouveau refus, le maire envisage de se pourvoir au Conseil d'Etat à Paris.

Rien n'y fera. La situation devient alarmante, mais à sa déclaration du 8 mai 1846 (acte n° 119), que "le clocher de l'église menace de tomber en ruine ; (que) depuis un an on ne sonne plus la grosse cloche de crainte que ses mouvements entrainent la chute de cet édifice", le conseil municipal ne peut que renouveler sa demande de coupe exprimée les années précédentes. Et il en sera de même en 1847.

En 1848 deux petites factures de Joseph Blanc, entrepreneur et charpentier, concernent le clocher et la couverture de l'église. Notons que Forens, commune voisine non citée jusqu'alors pour la reconstruction du clocher, apparaît comme ayant payé un tiers de ces deux dépenses. Par un état de dépenses (sans date), on sait que les travaux n'ont pas été ceux d'une reconstruction en pierre, mais pour éviter le pire, on se contente d'une dépense pour consolider le clocher, à l'actif de Frédéric Blanc, maréchal (4 boulons du poids de 16 livres ; 4 traverses, etc.), et d'une autre dépense pour le clocher pour le compte d'Anthelme Verchere, maréchal de la Charbonnière (4 boulons du poids de 40 livres).

Malheureusement une consolidation n'est pas éternelle. Le 10 novembre 1853, parmi les travaux communaux, sont cités les réparations du pont de Noirecombe et du clocher qui menacent ruine...

 

Source  : AD01, Arch. paroissiales, Chézery, 1E2. Devis du clocher : AD01, 2O 1308

Première publication le 26 octobre 2021. Dernière mise à jour, idem.

 
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