Patrimoine et Histoire de Champfromier
Par Ghislain Lancel

Moulin Verchère de Chézery

 

Nous appellerons "Moulin Verchère", le moulin qui fut exploité en dernier lieu par Louis Verchère, jusqu'en 1927. Il était situé dans l'enceinte de l'abbaye de Chézery (Ain), à l'emplacement de l'ancien Four des Aumônes (actuelle maison Laurent Guirard, située au fond de la seconde impasse de la Route de l'Eperry).

 

Meule Meule Meule
Deux meules trouvées semi-enterrées devant le local de l'ancien moulin Verchère

 

Joseph Gros-Gogeat, propriétaire en 1818

En 1818, selon les premiers plans napoléoniens (feuille D2) et l'état des sections, Joseph Gros-Gogeat possédait quasiment tout l'ancien monastère, dont on dit qu'il avait été racheté par le Valaisan Baruchet. Cet ensemble s'étendait de l'ancienne église abbatiale au ruisseau sortant du moulin Coquet (mais sans l'inclure), et de la rue des auberges (sans les inclure) jusqu'au chemin voisin du ruisseau passant derrière le verger et faisant la limite avec le domaine de la Ménagerie. Notons qu'il n'est encore aucune mention de moulin dans ce lot vendu à la Révolution, où sera aménagé le futur moulin Verchère. De même le moulin Coquet appartient alors encore aux héritiers de Jean-François Mathieu. Les parcelles concernées par le premier lot sont les D1194-95 (faisant limite avec la Ménagerie), 1201 à 1213 (ancienne église), y compris la D1212 (ancien logis abbatial, qui devait être sa maison) et la D1207, dite moulin (présumé neuf, construit après la fin de la banalité).

Joseph Gros-Gogeat possédait aussi, dissocié, une moitié ouest de la Vieille Cure.

Notons que Sophie, l'une des filles de Joseph Gros-Gogeat, avait épousé une Alexandre Gros-Siord, illettré. La naissance de leurs enfants permet de suivre leur parcours : cultivateur à Rosset en 1823 et 1825, cabaretier aussi à Rosset en 1827 et 1830, et enfin meunier et meunière en 1835 et 1838, à Chézery, sans plus de précision mais très vraisemblablement à l'abbaye, au moulin aménagé aux frais de Joseph dans l'ancien Four des Aumônes.

 

Rachat par une fille Grosgojat épouse Alexandre Grossiord en 1843

Un ensemble composé de 2 moulins, un battoir, deux caves et 4 pièces à l'étage est vendu en 1843, avec toute la partie NNE de l'ancienne possession familiale, depuis l'ancien logis abbatial, sans le comprendre. Bien que les parcelles n'y soient pas désignées par leurs numéros, les plans et états des sections de 1847 prouveront, sans conteste, que c'est ensemble est le futur moulin Verchère. En voici le détail.

Le 17 décembre 1843, afin de payer les dettes de Joseph Grosgojat, et avant de procéder à sa succession entre ses 7 enfants (Sauveur, les jumeaux Jean et François, Antoinette, Sophie épouse d’Alexandre Grossiord, Félicité épouse de Sr Charles Morel et Justine épouse de Sr Jacques Gojon), ont d'abord vendus aux enchères le verger muré de l'abbaye et les moulins au sud de ce verger. C'est sa fille Sophie Grosgojat et Alexandre Grossiord son époux qui remporteront les enchères (5.700 francs). Pour le détail, les immeubles vendus sont "la maison, soit moulins, consistant au rez-de-chaussée en deux moulins, soit tournants, un battoir ; deux caves ; tout l’emplacement de la chute d’eau ; à l’étage, en quatre pièces et galetas au-dessus ; un jardin au-devant de cette maison, de 3 ares ; un verger au levant et nord de 12 ares avec 12 arbres à fruits et 9 frênes, le cours d’eau pour arriver aux moulins". Le tout contenait environ 22 à 25 ares. Une clause surprend, c'est l'obligaton de reprise d'un marché précédemment contracté avec un nommé Piquet, mécanicien, devant rétablir le "Moulin Blanc" (probablement celui des deux moulins qui produisait la farine, sachant que le tout sera dit en ruine lors de la vente de 1850) [3E38432, acte 132 -- Coll. privée MCDB].

Plans cadastraux de 1847

La feuille B8 montre trois symboles de roues de moulins, dont à la parcelle B1701 (Moulin Verchère) appartenant à Alexandre Grossiord. Plus généralement, celui-ci est propriétaire des parcelles B1684 (l'une des parcelles de l'ancien cloître), B1686-1687 (maison, partie centrale de l'ancien bâtiment de l'abbé, détachée sur le plan), parties de B1688-1691 et 1693 (ancienne galerie du cloître), B1701-1703 (moulin et petits prés voisins à l'Est pour 17 ares et contenant le canal d'amenée de l'eau du moulin), B1705 (aisance indivise, futur début de route de L'Eperry), B1710 (terre de 10 ares, début des anciens jardins à parterres, en face du cul-de-sac Verchère), B1711 (aisance indivise, début de la route de L'Eperry, devant l'appartement de l'abbé).

En résumé, Alexandre Grossiord possède le moulin Verchère et le petit pré l'entourant, mais aussi la partie centrale du bâtiment de l'abbé, avec une parcelle de jardin y faisant face dans l'ancien cloître, et encore une partie de l'ancienne galerie.

Rachat par Claude-Anthelme Blanc, en 1850

Signalons que le 9 avril 1848, il est confirmé que les époux Grossiord-Grosgojat sont encore propriétaires et meuniers demeurant ensemble aux moulins de l’Abbaye, ils empruntent 400 francs [Coll. privée MCDB].

Le 7 mai 1850 (pardevant Me Antoine-Marie Blanc, notaire à Chézery), les époux Alexandre Grossiord et Sophie Grosgojat, à leur tour endettés, vendent à Claude-Anthelme Blanc (fils de Jean-Roland, connu pour être le meunier des Magras en 1828), propriétaire-maçon demeurant aux Granges, lieu-dit de Chézery, "une propriété ... consistant en une maison, bâtiments, moulin en ruine, emplacements, aisances, cours d'eau, pré, verger et jardin, d'un seul tenant", même propriété que celle acquise des héritiers de Joseph Gros-Gojat le 17 décembre 1843. Parmi les clauses, relevont celle "d'entretenir le canal recevant les eaux du moulin et traversant le verger devant" (à vider et curer deux fois par an) ; "de fournir un passage de 2 mètres au-devant de la maison, soit au nord, pour aller au verger..." ; "toutes les pierres existant autour de la maison présentement vendue appartiendront aux vendeurs et devront être enlevées dans un court délai, hors cependant la pierre du battoir, restant à l'acquéreur" ; "les vendeurs laisseront encore audit Blanc, 5 piques, la grosse corde et le tour à lever les moulins". Le prix est de 5.000 francs [Coll. privée MCDB].

En 1854 (9 novembre), Anthelme Blanc, anciennement maçon, présentement meunier demeurant à l'abbaye, est cité à comparaître pour un engagement à cautionner un beau-frère [Coll. privée MCDB].

En 1856, sont recensés : Anthelme Blanc (maison 6, famille 19, individu n° 3), 40 ans, marié, meunier et, dans une maison voisine, Magdelaine Blanc (maison 8, famille 21, individu n° 11) meunière, âgée de 50 ans, veuve Mermillon, ayant un fils François de 11 ans et un Grosburdet Jean-Marie domestique de 40 ans.

En 1861, sont recensés "meuniers" : Anthelme Blanc (n° 121) et Jean Blanc, 43 ans (n° 125).

En 1864 (5 septembre), Anthelme Blanc acquiert une petite parcelle, dite Au Clos, longeant le devant de sa maison [Coll. privée MCDB].

En 1872, les meuniers recensés sont : Anthelme Blanc, 57 ans (n° 109), et Ambroise Jacquinod, 52 ans, (n° 49) [Moulin de la Lèchère, vendu depuis 1866]. Un Jacquinod est cité par Lucas Grenard, comme prédécesseur de César Mermillon...

En 1876, on ne relève plus qu'Ambroise Jacquinod (n° 59), dit "Meunier (Cultivateur)".

En 1881, on ne trouve qu'un Joseph Gravot (n° 189), 38 ans, domestique meunier...

 

Une fille Blanc épouse François Verchère, cultivateur qui deviendra meunier

En 1881, le 29 avril, Marie-Clothilde Blanc, couturière âgée de 16 ans et dernière fille de défunt Claude-Anthelme Blanc, ancien meunier, et de Célestine Famy, se marie à Chézery, avec Francois-Félix Verchère, cultivateur à Forens.

En 1886, apparaît François Verchère (n° 121), recensé en tant que patron meunier. On note aussi un Eugène Prost (n° 12), "enfant de 30 ans", meunier (présumé demeurant à la Ménagerie, mais domestique Verchère).

En 1891, on retrouve François Verchère (n° 168) patron meunier. On note cette fois un Marius Prost (n° 198), aussi dit enfant de 30 ans, meunier.

En 1896, on retrouve François Verchère, 38 ans (n° 168) patron meunier (et son fils Louis, qui n'a encore que 9 ans). Un François Ducruet (n° 246) est domestique meunier.

En 1901, toujours dans les recensements, François Verchère (n° 214) est cité. Mais César Mermillon (n° 247) devient un concurrent meunier.

Le 31 janvier 1904, un incendie ravage le moulin, et Célestine Famy, épouse d'Anthelme Blanc, y perd la vie [L'Abeille, édition de février 1904].

En 1905, François Verchère fait probablement des travaux significatifs, et il en témoigne par ses initiales datées (V 1905 F) au-dessus d'une arche intérieure au local de son moulin.

En 1906, les deux meuniers sont cités aux recensements, dont François Verchère (n°209), né en 1858 (48 ans).

En 1911, François Verchère (n°252) est recensé meunier avec ses deux fils, Louis et Charles.

En 1914, le meunier en titre de Chézery étant parti habiter à La Léchère, c'est Louis-François-Clovis (dit Louis, fils de François Félix Verchère) qui prend la succession (et la gardera jusqu'en jusqu’en 1927).

En 1921, c'est Louis Verchère [CI-13728] (n° 178) qui est recensé meunier patron, et il logea au moulin avec sa femme, deux fils et son père.

En 1926, Louis Verchère est recensé (n° 183).

En 1927, convié à sécuriser la roue du moulin, Louis Verchère, patron meunier, préfère vendre et cesser ses activités à Chézery. Il part pour le moulin communal de Champfromier, où il arrive avec sa balance personnelle !

Le local chézerand fut ensuite revendu, la roue et les éléments du moulin démolis. Deux meules furent alors offertes à la municipalité par Mme Guirard. Elles sont visibles sur le talus surplombant la rue principale.

Les anciens se souviennent que l'eau de la roue se déversait dans un "receveur", sorte de bassin surélevé de 4 x 1,5 mètres, placé à angle droit de la roue et d'où l'eau était ensuite canalisée au sol pour se jeter plus loin dans la Valserine. Mais le souvenir qu'en ont les anciens, comme Louis Frick, c'est que dans leur enfance l'abbé Richard y savait trouver à proximité des vipères et s'auto-vaccinait en se faisant morde volontairement à chaque printemps par un aspic ! Pour l'anecdote, notre informateur est un enfant des foins ! Son père était faucheur Suisse. La saison commençait par le Pays de Gex et se terminait avec la fauche des prairies de Chézery. Là il rencontra une Chézerande, et l'épousa.

 

Publication : Ghislain Lancel.

 

Première publication le 25 octobre 2017. Dernière mise à jour, le 19/11/18

 
<< Retour : Chézery, accueil