Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Etrangers demeurant à Chézery

 

La présence d'étrangers à Chézery se justifie par des compétences professionnelles spécifiques. On ne traitera pas ici des "étrangers", au sens local encore en persistant, terme qui désigne des personnes n'étant pas nées dans le village, ou n'y habitant pas depuis au moins 3 générations, et autant au cimetière...

Du temps de l'abbaye

Les étrangers furent présents de longue date, à commencer par Saint-Roland, troisième abbé de Chézery, qu'on présumé être un Anglais de bonne famille arrivé à Chézery à la fin du XIIsiècle. Son charisme et les miracles qui lui sont attribués le firent accepter par tous les moines et, plus encore, par tous les paroissiens. Quant à l'abbé Scot, italien, usant pourtant de sa malice pour ne tirer que des profits personnels, il garde encore le meilleur souvenir des Chézerands.

A partir du partage en deux de la terre de Chézery par le Traité de Lyon en 1601 s'instaura une animosité réciproque entre la Savoie et la France, concernant les officiers et intervenants en lien principalement à la gabelle et aux autres taxes et aux foires [voir G. Lancel, publications, tomes 5 et 6]. Par contre les étrangers de bas rang social, qui ne peuvent intriguer contre les souverains, ne sont guère impactés. Mais quelle attitude avoir en face d'un inconnu ? En 1602, Nycolas Mermet dit Rody, dont le bail pour l'un des cabarets est passé seulement un an après le traité de Lyon, se voit chargé d'avertir l'abbé savoyard lorsqu'un étranger (un Français) arrive !

Suite au traité de Lyon, les milliers d'Espagnols (et d'Italiens) qui passèrent ensuite sous les portes de l'abbaye durant une décennie furent superbement ignorés par les religieux. Par contre, le "chemin des Espagnols" a laissé de très mauvais souvenirs chez les habitants, avec des maisons détruites par des incendies, et parfois même des morts.

Même compétents dans leur domaine, tous les étrangers ne furent pas les bienvenus à l'abbaye Chézery. Du temps de l'abbaye où cette paroisse était encore semi-savoyarde, l'abbé Joseph de Savoie, un fils naturel du duc, n'en fut pas moins intransigeant avec les étrangers. Rappelons ses propos en 1692, où il dénonce la nomination du prieur flamand Lorette, sans pour cela renoncer aux ressources en terres étrangères : « il importe de ne point souffrir des prieurs étrangers, surtout à Chézery qui est enclavé en France où elle a des revenus » [G. Lancel, Chézery, p. 58 et 72].

Chézery devient totalement française par le Traité de Turin (1760). Dès lors ce sont les Savoyards, et non plus les Français, qui deviennent les étrangers. C'est désormais par Roi de France, que l'on relève la présence d'étrangers à Chézery. George Cavalet, employé aux Fermes de France, italien né à Guaraine (Guarene, 14012 Asti) en Piemont, diocèse d'Asti, époux d'une française, est père à Chézery d'un garçon (septembre 1761). Un autre fils naîtra aussi en 1762.

Après 1760 il n'y a donc plus d'enclave étrangère, et bientôt il n'y aura plus d'abbaye non plus. On ne mentionne plus d'étrangers de haut rang.

Le fichage des étrangers par les Révolutionnaires ne sera qu'éphémère. Bientôt les travailleurs étrangers, aux compétences spécifiques, logeront à Chézery, et parfois même épouseront des filles du pays.

 

Les étrangers depuis le XIXsiècle

La tenue relativement rigoureuse des actes d'état civil, et non plus religieux, depuis le 13 septembre 1792 à Chézery, puis les recensements, qui ne sont malheureusement conservés à Chézery que depuis le milieu du XIXsiècle, permettent d'observer la présence d'étrangers. Ils sont rares, essentiellement des Italiens ou des Suisses, mineurs dans les mines de phosphate, maçons, ou fromagers.

La première grosse surprise est la naissance à Chézery, le 2 juin 1797 d'une fille de George Guinple (et d'Antoinette Souzale). En effet, l'acte révèle que le père est maître-terrassier, originaire de Soulzbourg (Salzbourg), en Autriche, résidant à Chézery, dans la ci-devant abbaye ! Encore plus étonnant, le premier témoin est George-Michel Louis, maître terrassier originaire de Reymilde en Saxe (Allemagne), résident dans cette commune, âgé de 45 ans. Ces maîtres terrassiers d'origines éloignées ne parlaient probablement pas le français. Que venaient-ils donc faire, qu'espéraient-il faire, en s'établissant à Chézery, six ans après la vente de l'abbaye par lot en tant que bien domanial ? Furent-ils chargés d'endiguer la Valserine ?

Il s'écoule ensuite un siècle, sans que ne se manifeste à Chézery la présence d'une main d'œ uvre étrangère. C'est en 1876 que le recensement signale une douzaine de mineurs (travaillant à l'exploitation des récentes mines d'asphalte). Ils sont tous italiens du Piémont (sauf l'un venant de Paris). Les Tocco loge, ainsi que 4 autres mineurs au hameau de l'abbaye, constituant une "famille" de 9 personnes. Ils côtoient des douaniers dans une même maison (donnant très certainement sur la Place St-Roland) totalisant 19 personnes. La maison voisine (13 personnes) loge 6 mineurs âgés de 18 à 50 ans. Le parisien, probablement leur chef, loge à l'auberge d'Alfred Duraffourd.

En 1886, hormis quelques épouses ou enfant nés en Suisse, les travailleurs étrangers nés en ce même pays voisin sont les Agustini demeurant au hameau du Grand-Essert (natifs de Morbiod, Tessin). Maçons, constituant deux familles totalisant 10 individus, ils habitent deux maisons distinctes. Une épouse est Suisse (Pagani), l'autre de Chézery (Esthère Moine). Les enfants semblent tous français. Une première fille naît à Chézery en janvier 1884, un dernier en 1894. D'autre enfants nés avant 1884 ne semblent dits de nationalité française que par une généralisation abusive du recenseur. La présence de ces maçons est sans nul doute à associer à la construction de maisons neuves, en particulier au chef-lieu. Rappelons que du temps de l'abbaye il n'y avait aucune maison bordant la Valserine en rive gauche. En cette même année 1886 subsiste encore une famille d'italiens (Fila), avec deux derniers mineurs logés à Forens.

En 1891, les maçons Agustini et Pagani d'origine Suisse, sont toujours présents au Grand-Essert, et désormais à la Charbonnière. Un Italien charbonnier (du nom de Georges) âgé de 56 ans est venu s'installer à l'abbaye, accompagné de son fils (33 ans) et de trois autres ouvriers charbonniers (Fucina). On en relève aussi un autre (Cavelia, 62 ans), hébergé par une famille Cartand de La Rivière

Le recensement de 1896 signale, outre les maçons, une nouvelle famille de Suisse (Aergerter, 70 ans) de profession énigmatique (carrousel !) Un tailleur d'habit suisse, âgé (69 ans) est arrivé comme employé chez les Sérignat, quartier de l'abbaye, avec un patron de même profession, bien plus jeune (29 ans). D'Italien, il n'y a plus que le charbonnier Cavelia, désormais qualifié d'ami de sa famille d'accueil.

En 1901, un Suisse (Ferrand) apparait pour ses compétences en tant que meunier, domestique de Mermillon au quartier de l'abbaye. Les deux familles de maçons Pagani (orthographié Paguani) et Agustoni (Agustini) sont toujours présents dans leurs hameaux. Un bûcheron italien fait son arrivée (Chinassi, 63 ans), logé avec son épouse au hameau des Revines. Curieusement le mineur Fila réapparait à Forens, avec deux fils.

Le recensement de 1906 signale de nouveaux arrivants de Suisse, l'un fait partie des sept domestiques chez le boucher Duraffourd, l'autre (Dumont, 66 ans) est industriel au Grand-Essert. Les épouses des maçons s'ouvrent à de nouvelles activités (lapidaire, négociante), et les enfants partent pour d'autres horizons ou bien trouvent leur voie à Chézery comme peintre ou couturière.

En 1911, outre un domestique, il n'y a plus d'étrangers de nationalité Suisse à Chézery que les deux plus vieux maçons. D'autres maçons, natifs de Chézery, sont désormais en concurrence. On ne relève plus qu'un domestique italien.

La Première Guerre Mondiale passée, on ne retrouve plus en 1921 qu'un seul Suisse, un fils Augustoni, désormais plâtrier peintre, tandis qu'un de ses frères, âgé de 34 ans, est naturalisé français, sans profession. Une seule italienne, 68 ans, sans profession, est présente, vivant seule dans sa maison où elle a trouvé refuge, à la Serpentouze.

1926 voit le retour des étrangers en plus grand nombre, des Suisses en tant que bûcheron (Guignet, à La Rivière), et surtout comme fromagers (Equey, à La Rivière ; Andrey et sa famille au Grand-Essert ; vallon à Menthières). Les Italiens sont bûcherons (deux familles Piccini à la Serpentouze).

 

On est peu informé sur la présence des étrangers à Chézery durant le dernier siècle (la CNIL interdisant la publication des recensements et actess d'état civil des 100 dernières années).

 

Publication : Ghislain Lancel.

Première publication le 23  octobre 2019. Dernière mise à jour de cette page, idem.

 

<< Retour : Chézery village