| Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL |
Un petit dossier archivé aux AEG (Genève) contient des pièces concernant chacune des communes du canton de Collonges, dont celle de Chézery, sous la forme de trois lettres de doléances diverses, rédigées par le maire, excédé, à propos des réquisitions de fournitures durant les mois de janvier à avril 1814.
Ces lettres sont à replacées, administrativement, alors que Chézery était devenue (depuis 1798) une commune excentrée du Département du Léman avec Genève pour chef-lieu et, militairement, avec l'arrivée des armées autrichiennes dans nos pays. Rappelons que la colonne de Bubna avait franchi la frontière française à Gex le 29 décembre 1803, et que le lendemain 1.500 soldats français avaient évacué la ville. Dès leur arrivée les Autrichiens avaient demandé des vivres, refusant toutefois de se loger en ville. Toutefois le 31 décembre les premières troupes avaient quitté la ville, remplacées par un corps de cavalerie [Mémoires d'invasions (dans l'Ain), 1814 et 1815, SEHRI, 2010].
M. Moine, maire de Chézery, est excédé par les réquisitions et le décentrement de sa commune. Si son orthographe laisse à désirer (dans les transcriptions qui suivent, nous n'en avons pas tenu compte et avons rajouté des paragraphes), et s'il ne se laisse pas impressionner par les administratifs, il est toutefois empêtré dans la confusion des ordres reçus et doit même ponctionner ses plus pauvres administrés, et menace de démissionner.
Accessoirement ces lettres nous informent sur les unités (le quintal de l'ancien régime valant 100 livres), la lenteur du courrier hors des grands axes (entre Genève et Chézery), la peur des garnisaires (ces militaires envoyés chez l'habitant, en cas de refus de paiement), les prix des vivres, des voiturages, les taux variables des impôts, l'assimilation des réformes héritées de la Révolution, comme des francs parfois encore divisés en sols, etc.
"Chézery ce 30 avril 1814, Le maire de Chezery à Messieurs les membres de la Commission subsidiaire de Genève.
"Messieurs, je viens de recevoir, le jourd'hui à 8 heures du matin, une lettre de convocation de la Commission Centrale, en date du 24 mai, qui m'invite à me rendre à Genève, pour présenter les reçus des fournitures que nous avons faites, d'après les réquisitions qui nous avons reçues ; comme il est impossible de pouvoir me trouver à cette assemblée, ayant reçu l'invitation trop tard, je vous fais passer ci-joint la liste des fournitures que nous avons faites.
C'est malheureux pour nous d'être si éloigné, puisque nous ne recevons les ordres qui nous sont envoyés que fort tard ; c'est ce qui a mis ma commune dans l'obligation de payer de grands frais causés par des garnisaires que nous a envoyé la commission de Collonges ; [les réponses rapides sont presque impossibles], surtout dans des temps où la grande quantité de neige et de glace rendoit nos chemins impraticables ; ces frais s'élèvent à 133 francs, que la mauvaise situation [géographique] de la commune nous fait supporter ; j'espère donc que vous voudrez bien joindre ces frais avec le montant de nos fournitures, pour former le contingent applicable que doit supporter la commune de Chezery ; je crois voir que les communes qui ont supporté le passage des troupes, vous avez fait des états très haut, mais on ne devrait pas y avoir un grand égard puisque dans des temps heureux les communes qui sont sur les passages ont profité à leur avantage, et les autres communes languissent, n'ayant pas le même espoir ; d'ailleurs, il a été accordé à Collonge et Fringi une indemnité de 22.000 francs sur les premières réquisitions, Mémorial n° 2 ; ainsi je vous fais donc observer que ma commune étant très pauvre, et chargée d'impôts au-delà de son pouvoir, vous y ayez égard ; c'est dans cette attente que je reste, avec une parfaite considération, votre dévoué. [Signé : Moine, maire]".
"Etat des fournitures qu'a fait la commune de Chezery, tant à Genève, qu'à Collonges et Farges [jusqu'au 30 avril 1814].
Le 9 janvier (1814), versé à Collonge : 14 cents (14 quintaux soit 1400 livres, d'avoine) soit 20 coupes ; le 12 janvier, versé à Genève : 24,51 (quintaux) avoine ; le 18 janvier, versé à Collonge : 28,66 avoine (soit) 41 coupes ; le 19 janvier, versé à Farge : 14 cents (soit) 20 coupes ; le 31 janvier, versé à Collonge : 27,45 soit 29 coupes ; le 14 février, versé à Collonge : 20 avoine ; le 16 février, versé à Collonge : 13,80 avoine ; le 18 février, versé à Collonge : 46,69 avoine ; le 25 février, versé à Collonge : 12,50 avoine ; le même jour, versé à Farge : 8,50 avoine ; le 10 mars, versé à Farge : 13,83 avoine ; le 25 mars, versé à Collonge : 41,92 avoine ; le 27 mars, versé à Collonge : 10,41 avoine ; le 25 mars [sic], versé à Collonge : 21,36 avoine ; le 25 avril, versé à Collonge : 19 avoine. Total fourni : 316,67 livres avoine, "(soit) 316 quintal et 67 livres [presque exact], dont j'ai ici les reçus entre mes mains".
Suite des fournitures, faites-en viande (du 17 janvier au 25 avril) Total : 2.460 livres de viande.
Fournitures faites en blé-froment (le 25 avril à Collonge) : 2.014 livres [20,14 quintaux].
Fourni en fromage à Collonge : 213 livres.
Fourni en beurre à Collonge : 21 livres.
Fournis, 25 colliers et chevaux à Collonge : 25 journées.
Payé au Sieur Baux, pour 6 chevaux pour 8 jours : 192 francs [au lieu de fournir des chevaux].
Fourni au Fort de Lecluse : 24 journées d'hommes.
Le présent état certifié conforme aux reçus, fait par nous maire de Chezery, le 30 avril 1814. [Signé : Moine, maire]."
Complément à la lettre précédente [30 avril 1814].
[Au dos] "Messieurs, je viens encore de recevoir une nouvelle réquisition de la Commission Subsidiaire de Collonge, qui demande encore que l'on fournisse dans leurs magasins, savoir :
20 quintaux de blé-froment, ci : 2.000 livres ;
40 quintaux d'avoine, ci : 4.000 livres ;
et 8 quintaux de viande vivante, ci : 800 livres.
Je vous (l')ai déjà dit, la commune de Chezery étant très pauvre, il est impossible qu'elle puisse supporter ces réquisitions, et même dans la place que j'occupe, je me trouverais exposé, étant obligé de prendre les aliments nécessaires aux pauvres familles ; c'est dans cette circonstance que j'implore votre secours, (pour) une malheureuse commune où la plus grande partie sont fermiers [et non propriétaires] ; c'est dans cette attente que je reste, avec considération votre dévoué [Signé : Moine, maire]. Chezery, ce 30 avril 1814".
"Le maire de Chézery (après le 15 mai 1814), à Messieurs les membres de la Commission subsidiaire de Genève.
Messieurs, [il y a quelques temps] j'ai reçu de Mr Fabry, président de la Commission Centrale, une lettre en date du 24 avril dernier, que je n'aie reçue que le 30 dudit, qui me convoquait de me trouver le 30 à Genève, à la Commission du premier arrondissement, muni de toutes les pièces comptables, ainsi que de tous les reçus de versement, afin de faire droit aux différentes prétentions des commissions subsidiaires. Ne pouvant me trouver au jour indiqué, je me suis décidé de vous faire passer un état des fournitures que nous avons fait jusqu'au dit jour 30 avril.
Depuis alors, nous avons fourni à Collonges, 10 quintaux de viande, environ 34 quintaux d'orge et avoine, et environ 17 quintaux de blé.
De plus, nous sommes occupés à faire le recouvrement d'une réquisition de 600 francs, que nous a fait M. de Bous, commissaire ordonnateur de ce canton, ainsi que du tiers de celle que vous nous avait faite en date du 15 mai, portant la somme de 907,51 francs, et dont il vous a été livré à compte du tiers, 350 livres de viande.
Toutes ces fournitures reçues doivent faire une somme assez considérable, pour que je n'eus pas lieu d'attendre une nouvelle réquisition de la ville de Gex, laquelle avoit déjà été suspendue par vous, Monsieur, le 25 mars, en nous ordonnant de continuer de fournir à Collonge, comme nous l'avons fait. Ainsi, Monsieur, vous voyez que la fourniture que l'on demande à Gex est injuste, puisque dans le compte qu'ils ont présenté, il ne frappe que Gex, Leleix et Chézery, et qu'il est étranger à ce canton, c'est une chose ... qu'audit lors y pense (lorsqu'on y pense), puisque Gex avoit bien d'autres communes dans son arrondissement ; si Gex a été obligé de loger (des troupes), celui de Collonge ne l'a-t-il pas fait, et les garnisaires du Fort Lecluse n'a-t-elle pas été beaucoup couteuse, et c'est le même canton qui a supporté les dépenses ; après ces observations, j'ose espérer que vous voudrez bien renvoyer la ville de Gex de sa demande, jusqu'à ce que vous ayez réglé tout le compte des départements ; alors, si la commune de Chezery redoit, elle fera son possible d'y pourvoir, mais non pour la ville de Gex, puisque cela révolte tous nos habitants.
C'est ce qui l'a (m'a) forcé de vous écrire la présente, pour vous dire que, si l'on est forcé de payer cette somme, j'espère que vous me nommerez un remplaçant car, vu la misère de la commune, je n'oserai mettre ces rôles au recouvrement.
Je vous ferais encore observer qu'ayant [que notre commune ayant] été démembrée du département de l'Ain, où les impôts ont toujours été plus forts que dans celui du Léman, nous nous trouverons toujours écrasé par les réquisitions, si vous n'y avez pas égard. Ce qui prouve ce que j'avance, c'est que déjà la taxe personnelle des habitants de Chezery est plus forte que celle des autres communes du canton ; les maires mes prédécesseurs ont fait plusieurs réclamations, mais sans effet. Mais les charges qui nous accablent m'obligent de recourir à vous, afin que droit nous soit fait. C'est dans cette attente que je reste, avec la considération la plus distinguée de vous, Messieurs, le très humble serviteur [Signé : Moine, maire].
[Note en post-scriptum] J'ose espérer que vous m'honorerez d'une réponse, par le présent porteur."
D'une autre écriture, sur la page suivante de cette double feuille, figurent les comptes :
10 quintaux de viande à 45 francs : 450 francs ; 34 quintaux orge et avoine, calculé sur 25 quintaux d'avoine et 9 quintaux d'orge : 385,75 francs ; 17 quintaux de blé (à 20 francs le quintal) : 340 francs ; 350 livres de viande (à 0,45 franc la livres) : 157,50 francs.
Total : 1.333,25 francs.
Le montant des contributions sur cette commune est de 3777,42 francs qui se trouve, par le fait des réquisitions, 2 fois 1/2 plus fort : 9.446,55 francs. La commune redoit 8.110,30 francs.
[Mention d'archivage (globale ?) : Le maire de Chezery adresse un état des fournitures jusqu'au 30 avril. Répondu le 27 mai].
"Le maire de Chézery, du 14 juin 1814, à Messieurs les membres de la Commission subsidiaire de Genève.
Messieurs, la présente (lettre) est pour vous assurer de mes respects, et en même temps pour vous dire que le 31 mai dernier j'ai laissé aux bureaux entre les mains d'un des huissiers, deux reçus, l'un pour le tiers de la réquisition de Genève, et l'autre portant un acompte sur la réquisition à nous faite par la ville de Gex, ledit (huissier) m'avoit promis de me les faire passer après votre visa, et (mais) je ne les ai pas reçus, ainsi je vous prie de me les faire passer par le présent porteur.
Pour le reste du paiement de Gex, tout le monde se moque de nous, disant que l'on ne doit fournir qu'à Collonge, comme je vous l'ai déjà (fait) observer, même ceux de Collonge y trouvent à redire. Ainsi, marquez-moi si on doit la finir. Il faut pour cela qu'elle nous soit passée à compte, sur le compte de la commission de Collonge. Ils doivent déjà vous avoir été présentés, j'espère qu'ils seront justes.
Mais, je viens pour vous faire observer que la plus spéciale partie de nos fournitures, en orge et avoine, qui étoient estimées un prix très modique, pendant que le reste du canton a fourni le vin [sic] estimé 15 francs le septier, (alors) que l'on ne le payoit que 6 francs 10 sols, et 7 francs en la terre de Ballon. Je vous ferais voir aussi que les fournitures que nous avons faites nous coûtoient 1 franc 25 centimes par quintal, de voiture, et que ces frais doivent être supportés en commun puisque l'on veut que toutes les réquisitions soient réparties également.
J'ose donc espérer que vous y ferez attention (...) ; Votre dévoué [Signé : Moine, maire]."
La note d'archivage précise que les 2 récépissés sont renvoyés le 15 juin.
Concluons en remarquant qu'elle est loin l'époque de l'avant Révolution où les Chézerans exigeaient des moines qu'ils leurs versent, non plus 400 mais 540 mesures de blé, au titre d'aumône aux pauvres !
Voir aussi : Les Autrichiens et Champfromier en 1814 et 1815
Source : AEG (Genève), ADL D 26.
Publication : Ghislain Lancel.
Première publication le 14 mars 2018. Dernière mise à jour de cette page, idem.