Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Visite régulière du 4 juillet 1678 [Inédit]

 

Près de deux siècles avec la visite sans illusion faite en 1486 en pleine décadence morale et seulement vingt ans après qu'un incendie ait presque entièrement détruit le monastère de Chézery, près d'un siècle aussi après la visite de 1581 par un évêque qui ne s'intéressa guère qu'aux revenus des uns et des autres, signalant néanmoins des réparations nécessaires à l'église conventuelle, la connaissance du compte rendu de la visite du 4 juillet 1678, très détaillé (6 pages) est d'un grand intérêt.

Cette visite est réalisée par le frère Jean-Antoine De la Forest de Sômont, abbé de Tamié (proche d'Albertville), lequel avait été nommé depuis le 9 août 1665 en tant que Vicaire général de l’ordre de Cisteaux pour toutes les abbayes cisterciennes de la province de Savoye, et donc en particulier de Chézery.

Rappelons que depuis les traités de Lyon (1601) et d'Auxonne (1612), l'environnement de Chézery était devenu Français, mais que pour l'usage du fameux "Chemin des Espagnols", une grande partie du territoire de la vaste paroisse Chézery située sur ce chemin, dont l'abbaye, était restée savoyarde. Précisons aussi que le traité de Nimègue, qui sera signé avec l'Espagne le 17 septembre 1678, rendra la Franche-Comté à la France, mais qu'il ne concerne pas le territoire de limitrophe de Chézery.

La première "carte de visite" de Chézery, c'était alors le terme employé pour consigner les compte-rendus des visites d'abbayes effectuées par l'abbé de Tamié, est consignée dans un cahier qui sera en usage durant 68 ans (jusqu'en 1733). On doit aux moines de Tamié qu'il nous soit parvenu. En effet ils l’avaient emporté avec eux lors de leur exil en Piémont en 1793. Ce cahier fut ensuite réquisitionné par le gouvernement de Turin en 1853. Désormais, côté SA 206 au dépôt des archives départementales de Chambéry, il fait maintenant partie de la rétrocession des pièces concernant l’histoire de la Savoie, prévu lors du rattachement de la Savoie à la France et promise par Turin.

Visite du 4 juillet 1678

Disons tout de suite qu'il n'y a pas eu un retournement radical dans le respect de la Règle par nos moines "réguliers" de Chézery !On verra qu'à elle seule, une phrase résume bien la situation. Et l'on a bien peur que les défenses faites à la phrase suivante, s'ajoutant à une longue liste et probablement à deux siècles de mises en garde semblables, ne restent à nouveau que des vœux pieux, ou du moins aux effets très lents à contrer de très vieilles habitudes. Notons à la décharge des moines que la proximité immédiate des cabarets banaux, dont de plus les revenus étaient pour une bonne part dans les resssources de l'abbaye, toutes les granges avec leurs fermiers, et même la ferme de la Ménagerie trop vaste pour quelques moines, amenaient sans arrêt ces moines à cotoyer bien des hommes et femmes de la paroisse, et à faire affaires avec eux, voire à lier des amitiés non coupables (même s'il ne faut nier des dérives) et que les mesures d'isolement prônées par la Règle et les visiteurs étaient difficiles à concilier avec la vie de ces quelques moines devant assumer spiritualité et gestion de nombreux domaines dans des locaux dégradés.

Le désordre continue

"Et comme le désordre de ce monastère est venu de la trop grande fréquentation avec les séculiers, et même avec les gens de basse condition, nous défendons de même à aucun religieux de boire ni manger avec ceux avec qui il sera quelquefois nécessaire de donner à manger pour des services rendus à la communauté ou aux particuliers.

Outre cela, nous défendons à aucun religieux d’aller dans la grande cour les jours de fête ou dimanches ou d’assemblée du peuple, défendant au supérieur de le permettre, sauf au procureur lorsqu’il sera absolument nécessaire pour les affaires de la maison. La porte du monastère sera toujours fermée de sorte, qu’on ne la puisse pas l’ouvrir, même en dedans ; à cet effet il n’y aura point de clef commune de cette première porte, et le portier ne confiera ses clefs à personne et les portera le soir au supérieur".

La "grande cour" était l'actuelle place de l'église, donnant accès tant à l'église paroissiale qu'aux cabarets..., cour ne faisant pas partie de l'enclos séculier du monastère, et donc ouvert à tous, hommes et femmes... Cette cour donnait aussi accès à l'église abbatiale où chacun, chacune, devait pouvoir s'approcher des reliques de St-Roland afin d'y satisfaire aux dévotions. Il faudra trouver une réponse à cette pratique qui peut troubler les moines.

Les thèmes de la visite

Complétons la carte de visite, en la reprenant depuis le début. L'abbaye de Chézery ne compte déjà officiellement que 11 religieux et un convers, mais en pratique il ne s'y trouvent que 8 personnes : le prieur, 5 profès (moine ayant prononcé ses vœux), un novice (qui n'a pas encore prononcé ses vœux) et un convers (religieux employé aux travaux domestiques). Aucun nom n'est cité, pas même ceux de l'abbé (Monseigneur de Chaumont, alias Nicolas Deschamp, intérimaire de Joseph de Savoie ?) ni du prieur (Bernard Mathieu), de manière à ce que les recommandations soient applicables intemporellement. Cette communauté se compose de "cinq religieux (et) du supérieur commissaire (prieur), tous profès d’icelui", d'un novice et d'un convers (et non d'un novice-convers), outre "quatre autres profès, dont l’un est supérieur commissaire de l’abbaye d’Hautecombe, le deuxième est confesseur du monastère du Betton, le troisième étudie en notre monastère de Tamié, et le quatrième fait le même au séminaire de Dôle". Notons que cet unique convers est un soucis. Comme partout, les hommes de basse condition étaient de moins en moins nombreux à choisir ce statut alors qu'initialement ils étaient le groupe le plus conséquent. Les moines devaient donc faire appel à une main-d'œuvre extérieure, ce à quoi ils se refusaient initailement. Notons que le convers cité ne semble affecté qu'aux travaux intérieurs (cité pour servir les repas).

Pour la vie monastique le visiteur se réfère à de nombreuses reprises au Bref du pape Alexandre VII donné en 1666 pour la réformation générale de l’Ordre, et à ses décrets : on se lève à 3 heures du matin (et à 2 heures les jours solennels). Après matines, on fera lecture d’un livre de méditation. Le silence devrait être la règle : "On gardera inviolablement le silence au réfectoire, au dortoir, à l’église, comme aussi en tous lieux depuis Complies [dernière heure canoniale avant le coucher] jusqu’au Pretiosa du lendemain."

L'attitude des moines n'est pas satifaisante, à l'intérieur du monastère : "On s’appliquera à chanter l’office et la messe avec une grande attention et modestie, sans tourner la tête comme font plusieurs, et se tenant en posture décente" ; "Les supérieurs et le chantre auront un soin particulier d’empêcher qu’on ne (se) précipite à l’office et arrêteront sur le champ ce désordre" ; "Le supérieur ira chercher ceux qui s’absenteront du chœur".

A l'extérieur du monastère, les moines semblent aussi avoir pris aussi de mauvaises habitudes, et pas seulement vestimentaires : "Nous défendons de porter en campagne des casaques ou justaucorps, permettant seulement l’usage des manteaux. On n’ira jamais sans chaperons, sous les peines portées dans le dernier chapitre général. Nous recommandons extrêmement la modestie, lors qu’on est hors du monastère et qu’on ne vive pas en séculier en prenant des libertés qui scandalisent les laïcs" ; "nous supprimons, suivant le susdit Bref, l’usage des collets de toile et nous défendons les robes fendues".

L'instruction des moines est minimaliste, et l'absence presque totale de livres en est une cause : "Et comme on n’y est point du tout instruit [aux cérémonies de l'Ordre], nous ordonnons au supérieurs, sous-prieur et chantre de lire souvent les us de notre Ordre" ; "il manque de livres nécessaires pour la célébration des offices divins, le chantre recoudra les cahiers dispersés et le supérieur fera ses diligences pour avoir les plus nécessaires, n’ayant trouvé dans le monastère qu’un graduel" ; "Et comme on n’est pas instruit dans la Règle et les constitutions de notre Ordre, on achètera quelques Règles de St-Benoit".

La disposition de l'église n'est pas non plus satisfaisante. En cause, dit-on, les convers. Mais comme il n'y en a qu'un seul, ce sont donc plutôt les fidèles de la paroisse, siègeant encore derrière l'espace des convers, qui sont concernés et que l'on veut éloigner du chœur de l'église, l'espace réservé aux moines. Il est ainsi demandé de reculer les balustes de la nef (barrières séparant les moines des convers) de la longueur d'une arche : "On fera mettre les balustres de la nef et des sous ailes de l’église un pilier plus bas qu’elles ne sont, afin qu’on puisse entrer au chœur par le bas, et dans cet espace les convers se tiendront pendant les offices et messes". Plus loin, pointe la vraie raison, la mise à l'écart du sexe féminin, là comme ailleurs : "On ne tiendra jamais le balustre ouvert, sauf aux jours où le concours est extraordinaire ; mais en ces jours comme en tout autre temps nous défendons, sous peine d’excommunication, de laisser entrer les femmes dans le dortoir, dans le cloitre et dans les autres lieux réguliers, lesquelles on tiendra à cet effet soigneusement fermés." Revenant à l'église : "On ne souffrira point que les séculiers passent le balustre, et quand quelqu’un tiendra sa dévotion à St-Roland, on les introduira pour les faire approcher des reliques, seulement hors le temps de l’office. On exposera les reliques sur le grand autel, seulement pour la grande messe aux jours et en la manière marquée dans les institutions". Plus loin, le visiteur revient sur l'interdiction des visites nocturnes : "nous défendons de recevoir aucun étranger dans le monastère après huit heures du soir en tout temps, et à cet effet le portier retirera la corde de la cloche desservant la porte après Complies". Cette volonté de limiter les contacts avec les gens du pays se retrouve encore dans les promenades des religieux "quelques jours de la semaine, le supérieur mènera toute la communauté à la promenade dans des endroits hors de la vue des séculiers, sans qu’il soit permis à aucun de se séparer".

D'autres directives pour l'église, peut être de même orientation, concernent les lampes des chapelles qui doivent être supprimées. Et il en sera de même pour le confessional du côté gauche, tandis que celui du côté droit devra avoir ses petites fenêtres grillagées. Le sacristain ne fera pas dire de nouvelles messes anniversaires de fondation (suite à des décès), et aucun argent ne circulera, sauf par le sacristain. Une mention nous reste confuse : "Comme l’autel qui est entre les deux grandes portes de l’abbaye est en lieu fort indécent, nous ordonnons qu’on l’ôte, et la lampe qui est au même lieu".

Le sacristain sonnera les cloches aux heures des offices, "et comme la grande cloche est difficile à sonner à un seul, on lui aidera".

Concernant les repas "on sonnera lorsque tout sera prêt au réfectoire, et en attendant, chacun se retirera dans sa chambre et ne rodera pas ni dans le cloitre, ni dans le réfectoire ni dans la cuisine. A cause du peu de religieux, le serviteur du réfectoire servira les religieux, et puis dinera . De même le lecteur de semaine lira quelque temps et puis se mettra à table avec les autres, et quand le convers aura servi tout ce qu’il faudra, il continuera la lecture " ; "A cause du peu de religieux, le serviteur du réfectoire servira les religieux, et puis dinera. De même le lecteur de semaine lira quelque temps et puis se mettra à table avec les autres, et quand le convers aura servi tout ce qu’il faudra il continuera la lecture". Puis loin, le rapport revient sur le cas des personnes extérieures au monastère : "Nous défendons d’admettre aucun étranger à manger au réfectoire et on les servira seulement dans la salle à ce destinée". Inversement "nous défendons très expressément à aucun religieux de boire et manger en sa chambre".

Le mobilier manque : "Comme il manque de mobilier pour la communauté, le supérieur et les officiers de la maison procureront à ce qu’on ait les plus nécessaires". Plus loin : "Nous ordonnons, sous peine de désobéissance, à tous les religieux de remettre entre les mains du cellérier les serviettes et nappes qu’ils ont rière eux afin d’en meubler la communauté et la chambre des hôtes".

Des travaux sont nécessaires le long du dortoir, à cause des odeurs (toilettes vidées le long du mur ?) et l'eau n'arrive pas à la fontaine du cloître : "de même aux réparations qui sont indispensablement à faire, pour un canal pour éloigner l’eau tout le long du dortoir et pour nettoyer les lieux nécessaires qui infectent tout le dortoir, et pour conduire l’eau de la fontaine du cloître". Il manque une chambre des hôtes : "Comme il n’y a point eu jusqu’à présent de logement destiné pour cela, nous ordonnons à cet effet qu’on accommodera la grande salle et le cabinet qui y est. Cela fait, nous défend(r)ons à aucun religieux de faire coucher au dortoir aucun étranger".

Les officiers ne sont pas non plus ménagés par le rapport, et les soucis avec les cellériers successifs (économes, intendants) qui ne produisent pas leurs comptes feront l'objet d'autres mises en garde : "Pour l’administration du temporel, les officiers que nous avons établis suivant ledit Bref feront leurs charges et tiendront un fidèle compte de ce qu’ils recevront et dépenseront. Le procureur et le boursier le rendront toutes les années au 14 de septembre, jour auquel commence la récolte, et le cellérier rendra le sien tous les samedis". Les dépenses doivent être maîtrisées. Ainsi l'on critique les frais de réception du précédent visiteur et son accompagnement jusqu'au monastère voisin : "Et comme nous avons reconnu par les derniers comptes qu’il s’est fait de notables dépenses pour les frais de la visite régulière qui a précédé la nôtre présente, nous défendons (...)". Et s'ensuit une interdiction de boire à l'occasion de rencontres avec les gens des maisons voisines "Personne ne boira dans toute l’étendue de la paroisse de Chésery, suivant l’express commandement de notre Règle, pour obvier à tous les inconvénients qui sont arrivés de ces sortes de comessations [collation, repas] avec les gens du voisinage, et le supérieur ne donnera que pour de trop urgentes nécessités permission d’aller dans les maisons voisines."

La principale nouveauté ressentie par cette viste est que les religieux ne semblent plus disposer personnellement de ressources financières, alors qu'ils en avaient encore aux vistes de 1486 (bestiaux et petites maisons) et même de 1581 (pour chacun, douze coupes de froment, autant d'orge et deux sommées de vin, la moitié pour chacune des novices, et encore en commun cinq cents florins d'entretien des vêtements). "Nous défendons au cellérier et autres officiers de donner de l’argent à aucun religieux pour ses nécessités, sauf en cas de voyage, à la charge d’en rendre compte au retour et d’en rendre le surplus ; mais toutes les nécessités seront fournies à chaque particulier par ledit cellérier selon l’ordre du supérieur, tant en santé qu’en maladie."

Lien vers la copie intégrale.

 

Source : AD73, SA 206, f° 79.

Publication : Ghislain Lancel. Remerciements : Frère Jean-Bénilde (Tamié).

Première publication, le 26 juin 2020. Dernière mise à jour de cette page, idem.

 

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