Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Trébillet, rive droite 1846-1888 (Châtillon-en-Michaille)

 

 

Amédée Crochet acquiert la rive droite de Trébillet (Châtillon-en-Michaille...), le 26 juin 1846

On avait vu (rive gauche) qu'en 1845 Pauline Moine prévoyait le cas de l'installation d'une autre usine, nécessitant alors sur ses terres de la rive droite un autre barrage...

Rive droite (Châtillon-en-Michaille), se produit en 1846 un important changement de propriétaire, les terres passant au futur industriel Amédée Crochet (fabrication de plâtre d'amendement des terres agricoles). C'est en effet le 17 juillet 1846 que s'achève la fin d'une triste histoire de famille. Madame Hélène Bornand, veuve en 1833 d'un François-Marie Moine de famille native de Chézery, cherche à récupérer le montant de sa dot. Mais les frères et sœur du défunt ne sont pas en mesure de payer. Après son décès, c'est sa fille Henriette qui poursuit l'idée de sa mère. Mais les Moine ne peuvent pas payer. Ils font un premier emprunt de 3.000 francs à un Jean-Louis Pauly, propriétaire d'Ambronay, puis un second de 500 francs, mais, et bien que possédant une bonne partie de Trébillet, en amont et en aval du pont, ils n'arrivent toujours pas à rembourser leur dette. N'arrivant toujours pas à être payé, il finit par demander une adjudication sur expropriation forcée contre Jean Antoine Moine et consorts (dont sa sœur Marie-Pauline).

C'est là qu'entre en jeu Amédée Crochet (futur industriel). Dans un premier temps les biens sont divisés en 6 lots estimés à un montant total de 11.400 francs. Mais, frère de l'ancien notaire de Châtillon, il se garde bien d'intervenir. Le 26 juin 1846 c'est M. Pauly qui remporte toutes les enchères de tous les lots aux mises à prix initiales, sans jamais d'autre intervenant. C'est que ceux-ci savent que les enchères terminées, on peut faire une enchère augmentée de 1/6e. C'est ce qui se produit, et ainsi une autre audience publique du tribunal de Nantua se déroule le 17 juillet 1846. Cette fois plusieurs enchérisseurs interviennent, mais c'est toujours Me Henri Rollet, avoué, qui remporte toutes les enchères, pour un montant total de de 22.000 francs. Et naturellement, trois jours plus tard il fait sa déclaration de command, au bénéfice d'Amédée Crochet. Et il comparaît donc aussitôt pour valider la transaction. Mentionnons qu'un an plus tard, le 24 juin 1847, il paiera la somme de 1.178,60 francs de frais à l'ancien avoué Charles Joseph André Ravinet. Signalons qu'après publication des affiches, un lot (le sixième, rive gauche de la Semine, à Montanges) fut soustrait des enchères, ainsi que plusieurs articles, à la demande de nouveaux intervenants [Hypothèques de Nantua, Vol 67 et 67, article 114 (44 pages)]

C'est quand même une surprise que le 30 août 1847, une affiche émanant du préfet mène à une enquête sur une dérivation de la Rivière Semine, commune de Châtillon-en-Michaille. En effet, cette affiche comprend l'argumentation fournie par Amédée Crochet, rédigée le 21 juillet 1847, où l'on apprend qu'il a le projet d'un canal et d'une usine à plâtre qu'il désire établir sur ses propriétés, près de l'auberge de Trébillet ! Précisons qu'il n'achètera la carrière à plâtre de Champfromier/Montanges qu'en 1849... Une autre surprise c'est que son frère (présumé être l'ancien notaire Jacques Hippolyte Crochet) a déjà un canal sur place, auquel le sien serait soudé ! Le canal d'Amédée aurait une longueur de 700 mètres environ, avec une prise d'eau obtenue par le moyen d'un léger barrage dans la rivière, de 40 cm seulement, ce barrage étant consenti par les frères Barbier, riverains, avec mention dans un acte de vente passé par-devant Me Caire (non retrouvé). Bien que non daté, nous pensons avoir retrouvé le plan signalé dans l'affiche.

Trébillet
Projet d'Amédée Crochet. 6. Le barrage à construire ; 7 : le barrage existant déjà.

 

Un projet avorté d'usine à plâtre, rive droite, par Amédée Crochet (1851)

Ce n'est que le 7 novembre 1849 qu'Amédée Crochet acheta le domaine de la carrière à plâtre de Champfromier/Montanges (dont il "possédait" déjà la mine depuis quelques temps, par un bail verbal). L'affiche avait donc anticipé ce projet de quelques années mais, néanmoins l'idée suivait son cours !

Le 26 mars 1851, il rédigeait donc une lettre (aux ratures nombreuses, et avec le paragraphe récapitulatif barré), un rien supérieur, adressée au préfet, et signait !

"Monsieur le Préfet, j'ai l'honneur de vous exposer que je viens de découvrir (!), en grand sur le territoire de Montanges, une carrière de gypse d'une grande puissance, unique dans le département de l'Ain, qui, dans quelques mois, ne fera plus venir à grands frais de plâtres de Suisse, de la Savoie et des départements voisins, attendu que j'ai l'intention de livrer mes plâtres à (au prix de) 30 % au-dessous du cours, lorsque j'aurai établi mon exploitation sur une grande échelle, en établissant une usine à plâtre de 1er ordre, dont le devis est porté à 20.000 francs environ.

"Je me propose de construire cette usine aussitôt que j'aurai reçu l'autorisation de réunir deux petits ruisseaux, et une petite source longeant la grande route, traversée par deux aqueducs. Cette eau ne profite à personne et me serait de la plus grande utilité, soit pour mon usine projetée, soit pour l'arrosage d'un pré de 3 hectares qui m'appartient. (Cette usine) rendra un service signalé à l'agriculture, attendu que l'usine a une chute (d'eau) de 12 mètres à côté de la Grande Route Nationale de Lyon à Genève ; on pourra moudre 1000 quintaux de plâtre par jour.

"Cette usine serait située près de l'Auberge de Trébillet (qui) m'appartient (...) Dans l'espoir d'une prompte décision (l'autorisant à construire un petit aqueduc traversant la RN, et une usine à plâtre, avec fours) et, j'ai l'honneur (...)"

En réponse, après avis d'un ingénieur, le préfet lui demande un plan. Amédée reprend donc sa plume le 5 juin 1851, accompagnant sa lettre d'un plan produit, non par un géomètre, mais par F. Caire, clerc de notaire, lequel avait déjà réalisé le semblable plan de 1847 (de graphie et composition identiques). La lettre, cette fois sans ratures, comporte toutefois encore un gros paragraphe récapitulatif barré, et le ton n'a pas changé, bien au contraire, avec un rebondissement dès le début, et surenchère d'arguments en toutes directions :

"Monsieur le Préfet, j'ai l'honneur de vous annoncer que je renonce au plan de construction d'une usine à plâtre près de l'Auberge de Trébillet, vu les difficultés qui m'ont été exposées par Mr l'ingénieur chargé du rapport. Pour les éviter, j'ai l'honneur de vous soumettre un nouveau plan sérieux et plus avantageux pour l'établissement de mon usine à plâtre (...), avec un barrage sur la rive droite de la Semine et un canal de dérivation (...)

"En m'accordant cette autorisation vous rendrez, Monsieur le Préfet, non seulement un service signalé à l'exposant, mais plus particulièrement à votre département, qui ne possède pas d'autre carrière à plâtre que la mienne, en sorte que l'agriculture a beaucoup souffert jusqu'à ce jour par la cherté et la privation de ce produit bienfaisant, étant forcée de se le procurer à grands frais, soit à l'étranger, soit des dépôts qui nous avoisinent (...) Lorsque mon usine sera établie, elle desservira tout le département de l'Ain, avec plus d'avantages, puisqu'elle se trouvera sur un point central, où les consommateurs pourront se procurer tous leurs (besoins en) plâtre à 40 % au-dessous du cours, attendu que ma carrière est inépuisable (...) (En) outre (...) vous rendrez un grand service à la classe pauvre, qui sera constamment occupée (employée dans l'usine) à la confection des plâtres, et aux agriculteurs du pays qui seront occupés par le transport (employés à transporter la pierre de la carrière à l'usine), et trouveront avantageux à vendre leurs bois taillis abondants dans cette localité (à vendre leur bois de chauffage pour les fours). Votre très humble et très respectueux serviteur (signé Amédée Crochet)".

Trébillet
Projet d'établissement d'un moulin à plâtre (rive droite). Plan daté du 5 juin 1851 ;
A : moulin (à plâtre) à construire ; BB : canal amenant les eaux sur le tournant D ; C : auberge de la Crotte, appartenant à M. Crochet ; E : remise de l'auberge

 

Abandon du projet (1852) et revente par l'épouse en 1888

Ce projet d'usine à plâtre rive droite est abandonné à la suite de l'achat, cette fois rive gauche, de parcelles en aval du pont, le 1er septembre 1852 [Voir généalogie Crochet]. Cette acquisition, est obtenue de la veuve du meunier Joseph Pernod et de ses enfants, notamment François-Etienne, moyennant le prix principal de 4.000 francs, et lui permet d'acquérir les terrains (A 513-514) de la scierie de Trébillet, et la digue faisant mouvoir la scierie, afin, est-il précisé, "d'y construire une fabrique à plâtre".

Par ailleurs, en 1855, ce n'était pas encore fini de la scierie et de son barrage par Amédée Crochet. Le 19 octobre, le préfet, considérant qu'il n'a tenu aucun compte des diverses prescriptions qui ont été faites au Sieur Crochet, et qu'il exprime l'intention de détruire complétement son barrage actuel pour le porter en un autre point du cours d'eau, arrête que le Sieur Crochet, propriétaire d'une usine sur la Semine, est mis en demeure, dans un délai de 15 jours, de déclarer s'il entend conserver son barrage actuel ; et alors il lui est donné un délai de 2 mois pour se conformer aux prescriptions, faute de quoi son usine serait immédiatement et irrévocablement mise au chômage, sinon, en cas de déplacement du barrage, il devra demander l'autorisation d'en construire un nouveau, avec plan [AD01, 7S 978 (placé à barrage de Coz)]

Notons que, légalement, Amédée Crochet ne fut propriétaire des terrains de la rive droite que très peu de temps. En effet, ils furent achetés par Amédée lors de l'adjudication du 17 juillet 1846, mais rachetés par Louise Cadier, sa femme, dès le 14 avril 1848. On croit en savoir la raison par une note de Paul Lacroix stipulant que Louise Cadier estimant que son époux se livrait à des " spéculations malheureuses", et qu'elle le priva "de la gérance du bien de famille"... Veuve, et venant de perdre son fils Paul (industriel dans l'asphalte), le 11 janvier 1888 elle revendra finalement ces possessions à M. François Marie Alexis Berrod [Voir la généalogie Crochet].

 

Voir : Trébillet rive gauche (Montanges).

Sources : AD01, 7S 207.

Publication : Ghislain Lancel.

Première publication le 24 mars 2013. Dernière mise à jour de cette page, le 26 février 2025.

 
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